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Publié par Chantal Lévêque

Un conte pour adultes consentants

« Ce cœur changeant » d’Agnès Desarthe

Éditions de l’Olivier, 337 pages.

Née en 1966, Agnès Desarthe écrit des romans pour enfants et pour adultes. Elle a obtenu le prix Marcel Pagnol en 2009 et le Renaudot des lycéens en 2010.

Improbable, de la plus haute fantaisie, baroque, extravaguant, osé et un peu loufoque : voilà comment je qualifierais ce roman, dans lequel on entre comme dans un conte.

Un manoir de briques rouges, une soubrette à tresses blondes et grosses joues violacées, une cheminée monumentale où brûle un feu à faire rôtir la plus audacieuse des sorcières, une femme monstrueuse avec des plis dans le dos qui s’étagent en festons, genre Reine de Cœur dans « Alice au pays des merveilles », nanti d’un mari alcoolique – « cœur d’airain sur le déclin » - qui jamais ne fait de phrases… « Pas le temps, nom d’un chien, chats à fouetter». C’est la famille Matthisen. Nous sommes à Soro (Danemark), en 1887. Et voici René, jeune militaire en quête d’un bon parti, qui déboule là… comme dans un jeu de quilles, pour demander la main de leur fille Kristina. Mais il préférera laisser voguer la frégate – jolie nymphomane qui lui saute littéralement dessus ! - pour s’attaquer au vaisseau amiral : la matrone boulimique, la mère toute puissante.

Et « 19 mois plus tard, un enfant naquit. Une fille. On la prénomma Rose. »

Un conte pour adultes consentants

Nous n’en sommes qu’à la page 35 ! Et déjà bien essoufflé par cette introduction menée tambour battant, vous entrez alors dans la vie de Rose. C’est comme sur des montagnes russes, le vertige vous prend sur les sommets. Pourquoi est-ce si intense ? Parce qu’elle semble bien plus subir sa vie que la vivre vraiment, Rose. Petite brindille ballottée au gré de rencontres improbables, elle parait ne jamais choisir son chemin. Il s’offre à elle et on dirait qu’elle l’emprunte juste pour voir où il va la mener.

En toute innocence, elle se retrouve ainsi à 20 ans dans le Paris de la Belle Epoque – mais pour elle, parlons plutôt d’une triste époque. La misère noire ! Elle sera Cendrillon, recueillie par des dames lesbiennes et/ou maquerelles, on ne sait pas trop. Puis Reine des Neiges auprès d’une Sapho artiste. Et puis Petite Fille aux Allumettes, « derrière un rideau épais en velours noir », dans les volutes d’opium. Et puis encore amoureuse d’un pauvre poète… Suit un confortable répit d’une dizaine d’années dans les bras de Louise. Et à nouveau hallucinations, mort, renaissance. Ou métamorphoses ? L’avenir nous le dira-t-il ?

C’est affolant pour le lecteur, cette passivité mortifère devant les choix qui s’offrent à elle. Un jour elle réussit à s’envoler et le lendemain c’est l’épouvantable dégringolade. « Rongée par la vermine, elle était devenue la vermine. Monsieur Wong l’avait ramassée. Il l’avait lavée et nourrie, lui avait enseigné une autre déchéance. Tout cela avait été enfoui sous les caresses de Louise, dans la soie des draps, entre les brocards des tapisseries. Rose avait eu une deuxième naissance. Mais voilà que ça recommençait. Pourquoi fallait-il qu’elle ne connaisse que les extrêmes, châtelaine ou gueuse, grande bourgeoise ou va-nu-pieds ? Entre deux chemins, j’ai toujours choisi le mauvais, songeait-elle. »

Face à ce destin inimaginable, voilà pourquoi vous vacillez, pris entre le désir d’y croire et celui de s’en amuser… La tension n’est pas du côté de l’héroïne, qui accepte placidement tout ce qui lui arrive, mais du côté du lecteur qui peine à comprendre. Et pourtant tout se tient - si l’on s’attache à la construction psychologique du personnage.

Un conte pour adultes consentants

Des intermèdes dans le récit nous invitent à la regarder s’asseoir en sens inverse, dans un train imaginaire, pour regarder défiler ses souvenirs. D’autres nous la décrivent en recherche de sens, de résilience. Rose en son enfance, abandonnée par un père au tempérament faible et indécis. Qui pense noir et qui dit blanc. Qui toujours « s’enflammait pour les causes perdues et pariait sur le seul cheval affichant des signes de fourbure ». Un père qui pense à l’envers, jamais fiable et auquel jamais elle ne se plaindra. Elle affabulera plutôt. Dans les lettres qu’elle lui adressera, elle s’inventera une vie merveilleuse.

Du côté de la mère, ce n’est pas mieux. Vie conjugale désastreuse, frustration sexuelle qui la pousse à la désertion avec son médecin. C’est le portrait craché de la belle-mère de Blanche-neige : insensible, hystérique, obnubilée par sa beauté (son face à main, sa camériste…). Elle a « Le génie du mal ». Rose ne cesse d’aller vers elle, en quête d’affection, mais c’est le rejet, le reniement, la froide indifférence.

A bien y regarder, il n’y a pas l’ombre d’un bon souvenir dans ses réminiscences. Le monde imaginaire sera son refuge… un monde dont sa nourrice l’abreuvait déjà toute petite, dans un amour possessif et plutôt subversif. Si peu d’estime de soi en sera le prix à payer. «Quelle idiote je suis, pensa-t-elle… Effarée par son ignorance, par l’ampleur des gouffres qui creusaient son esprit et qu’elle emplissait, presque sans se rendre compte, de tout un fatras puéril, un torchis d’historiettes glanées elle ne savait où… Peut-être est-ce seulement une question d’amour. Un mot fort, que l’on ne pouvait remplacer par aucun autre, solennel, lourd. Sans doute constituait-il l’ingrédient majeur de la potion, à la façon du venin de serpent ou de la bave de crapaud dans le chaudron des sorcières. »

Un conte pour adultes consentants

Oui, tout se tient ! A bien y réfléchir, on peut comprendre à quel point il lui fut difficile de s’émanciper. Longtemps elle fut une femme-enfant, à l’allure androgyne (enfin, j’imagine), à la sexualité hybride, attirée qu’elle fut par les deux sexes (ou plutôt, attirant vers elle…).

Et si l’incrédulité persiste encore, du fait de ces excès narratifs - tout autant dans le fond que dans la forme (quelle cruauté dans les termes, quelquefois !). Si « Ce cœur changeant » nous paraît encore un peu trop fantasque et débridé pour être réaliste : peut-être ne faudrait-il y voir qu’un conte. Un conte initiatique, pour ne pas dire philosophique. Un conte pour adultes consentants ! Parce que pour pouvoir entrer dans cette histoire, il faut avoir la capacité de consentir à de tels débordements, il faut avoir préservé un tout petit peu de son âme d’enfant pour envisager une telle destinée.

Agnès Desarthe a écrit de nombreux albums pour la jeunesse, d’où ce maniement facile (et si subtil) du fantastique. Tant de références à la littérature des contes n’y sont pas anodines : les personnages, les contrastes, toutes ces péripéties initiatiques… Maniant le verbe avec légèreté, on y trouve aussi toutes sortes de petits mots d’esprit que je me garderai bien de rattacher aux signifiants de la psychanalyse, quoique…

Un conte pour adultes consentants

J’oserai parler aussi d’écriture féminine, tant on y trouve cette touche si particulière et si juste de sensibilité, de délicatesse, de tendresse. Beaucoup de passages font référence au monde du féminin dans toute sa réalité quotidienne ou sensuelle. Et puis elle a choisi de mettre en scène un nombre important de figures féminines. Majestueusement toxiques, passionnées, irrévérencieuses… ce sont souvent de fortes personnalités, comme elles commencent à apparaître dans le temps choisi de l’histoire.

C’est un peu comme un rêve, ce roman… et tout du long on ne cesse d’espérer. Il vous met dans un curieux état d’expectative, à ne jamais savoir ce qui va vous tomber sur la tête et si les choses vont finir par s’arranger. Mais seul, qui connaît le principe des contes peut augurer de son issue… Sauf qu’ici, la magie reste du domaine du réalisme… et voilà pourquoi c’est un livre original et séduisant.

Chantal Lévêque

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