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Publié par Chantal Lévêque

Embrouille pour cause fantôme

Roman de Linda Lê

Editions Christian Bourgois, janvier 2016, 175 pages

Autant annoncer la couleur tout de suite, Linda Lê est une écrivaine (une grande à mon avis) qui donne à son roman le titre de Roman, du nom de son personnage principal, lequel est bien évidemment très romanesque. Pourquoi une telle ambiguïté dans ce titre ? Serait-elle, Linda Lê, le sujet de son roman ? Cela se pourrait : la narratrice, c’est L. (les deux initiales en une seule). Sans parler des dernières pages, où l’imaginaire semble rejoindre le réel. Ou bien Roman serait-il une sorte de double, d’alter ego, Autre que soi et Autre en soi tout à la fois, qu’elle cherche à débusquer ?

Embrouille pour cause fantôme

Quand au bout de quelques pages, on découvre qu’il s’agit de l’histoire d’une femme qui vient d’échapper à une rupture d’anévrisme et qui se remémore un frère aîné disparu à sa naissance, un enfant sans nom, absent trop présent, double sublimé, être romancé en qui elle n’a de cesse de vouloir s’exiler… alors oui, on peut dire qu’il y a un peu de tout cela dans l’étrangeté de ce titre. Un titre à tiroirs, en quelque sorte, pour introduire un récit fort de plusieurs thèmes qui s’imbriquent les uns aux autres, en toute limpidité.

Il y a l’amour – le vivre ensemble et ce qu’il devient dans une relation triangulaire. La passion, celle qui exile. La folie. L’acte créateur. Et tout ce que cet ensemble sous-tend d’interrogations quand la part obscure prend le pas sur le rationnel. J’irai jusqu’à dire que c’est sur cette opposition que fonctionne la fiction, incarnée puissamment par les deux personnages masculins proche d’L.

B., celui qui vit avec elle depuis 10 ans, est un être résolument tourné vers la vie, à « toujours choisir la lumière plutôt que l’ombre, l’avenir plutôt que le passé ». Peintre de son état, « d’aucuns jugeraient étrange qu’un artiste fuit de cette façon sa part d’ombre, mais il répondrait qu’il était ainsi fait qu’en aucun cas il ne se complairait dans l’erreur qui consistait à s’imaginer qu’un créateur serait plus intéressant s’il dialoguait avec ce qui en lui habitait l’obscur. Sa peinture ne serait jamais le lieu où s’exprimeraient ses déplorations, jamais il ne serait du côté de ceux pour qui l’art allait de pair avec la mort, pour qui il fallait fouiller à chaque instant les immondices que chacun portait en soi et en extraire quelque chose de saisissant. Non, B. était de l’autre camp, celui des partisans du oui à la vie, sûrs que personne ne devait se laisser happer par les ténèbres – il suffisait d’un peu de volonté pour surmonter les épreuves de l’esprit… » Son côté sociable, volontaire, un brin narcissique, sûr de lui, immodéré dans ses jugements, frisant parfois l’arrogance et la mégalomanie lui confère un pouvoir protecteur qui ne lui déplait pas, elle plutôt encline au doute, timide et solitaire. Et parce qu’il est raisonnable, rationnel et plein de bon sens, il l’éloigne de ce sombre versant vers lequel il lui arrive de glisser. Celui du silence, du vide, « de l’illogique, de l’épanchement du rêve dans la vie réelle », celui de ses refuges dans les mondes parallèles qu’elle se construit en écriture.

Embrouille pour cause fantôme

Roman, le troisième personnage, celui en qui elle reconnaît le frère qu’elle a perdu à l’âge de deux ans et qu’elle recherche en chaque homme, Roman lui est un lecteur - un liseur plus précisément – dont la vie « avait commencé le jour où il s’était pris de passion pour les livres et n’avait plus eu pour horizon qu’une certaine littérature, celle, âpre, des écrivains qui ne mâchaient pas leurs mots, celle, poignante, de ceux qui cherchaient leur chemin dans la nuit, ou encore celle, imprégnée d’une grande mélancolie, des auteurs qui pourtant ne manquaient pas d’humour noir. » Ses livres à L. sont de ceux-là.

Il fait sa connaissance. Il lui soumettra une étude sur trois femmes « clandestines », « aimantes inouïes » de trois grands hommes que sont Paul Valéry, Jean Giono et Rodin. L’occasion pour l’auteure d’insérer dans son roman un véritable et fabuleux essai sur ces passionnées aux amours occultées, exilées parce trop envahissantes pour ces illustres artistes qui revendiquent toute la place. Et elle pose la question : leurs sentiments envers eux n’ont-ils pas étouffé une part en elles, la part la plus créatrice ?

L. fait partie de ces créateurs qui se nourrissent de ses névroses. A l’inverse de son compagnon. Et c’est en l’Inconvenant, l’Irrévérencieux, l’Inédit, l’Insolite Roman (tant de I pour exprimer l’Inconsolé, l’Inadapté au monde !) qu’elle se retrouve. Jeux de mots, jeux de lettres qu’affectionne tout particulièrement Linda Lê dans ses textes. L’IRM ne devient-il pas l’Idyllique Royaume des Mots ! Et j’en passe, et de plus beaux, de plus inventifs et de plus poétiques…

Roman, de par son histoire difficile (un abandon à l’âge de 6 mois), collectionne les passages en Section Psychiatrique. Seuls les voyages en Asie lui offrent un répit. Il s’estime, comme elle, faire partie du « club des empêcheurs de s’aveugler ensemble »… bien loin de ce « club des incorrigibles optimistes » (référence au roman délicieux de Jean-Michel Guenassia que je ne peux que vous recommander, pour faire pendant à celui-ci), et c’est à partir de la centième page que l’on entre dans une véritable étude de caractère, où seule l’analyse des sentiments fait loi.

B. incarne la Raison, Roman le Déraison – pour ne pas dire la folie - et L., reconnaissant la part profonde d’elle-même en cet être à la dérive, se trouve en état d’indécision. Quitter l’un pour l’autre ? Et sombrer peut-être avec lui ? Qu’adviendrait-il si elle le suivait dans ses voyages ?

Embrouille pour cause fantôme

La capacité de l’auteur à nous rendre complice de ce choix cornélien, à nous faire entrer dans la conscience de sa narratrice est un art qu’elle maîtrise parfaitement. Et, sous-jacentes, ces questions formulées en filigrane par son compagnon : est-il vraiment possible de vivre avec un double de soi ? Ne s’ennuierait-on pas, à force de constamment se reconnaître en son miroir ? Quid alors, dirais-je, de ces questionnaires que l’on découvre sur les sites de rencontres, où chacune cherche sa chacune, en toute similitude ? Et puis, les femmes n’auraient-elle pas ce fâcheux penchant à se torturer la cervelle, à psychoter… jusqu’à perdre la raison ? « L’esprit des femmes sert plus à fortifier leur folie que leur raison » : une citation de La Rochefoucauld, reprise par l’auteure, que je découvre ici plus féministe que d’habitude.

Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau (1) est une superbe anthologie de poètes maudits et ténébreux écrivains, à présent disparus et ressuscités par Linda Lê dans un ouvrage précédent. Une évidente sympathie la porte vers ces estropiés, ces inaptes à vivre, ces déglingués qui ont certes beaucoup plus à dire que ceux dont la vie est un long fleuve tranquille. Elle est, comme le personnage de ce roman, sympathisante des lunatiques et des délirants… mais sans jamais appuyer sur le côté morbide, toujours en faisant valoir ce qu’il y a de sens, de beauté et d’originalité dans la vision de cet « au-delà des apparences ». Aller jusqu’au bout de ce roman psychologique, sans se lasser de ces portraits détaillés empreints de vérité - de véracité serait le mot le plus juste - vous amènera aussi à réfléchir sur le choix de vos lectures. « Fréquenter les barjos en littérature, les dépressifs, tous ceux qui encouragent à cultiver ce qui est fêlé en nous-mêmes » nous laisse-t-il indemne ?

C’est une foule de questionnements qui surgit au long de ce récit et c’est pourquoi j’aime bien Linda Lê. Elle a la capacité de nous faire croire à des histoires incroyables et celle-ci en est une, vécue ou non, on ne sait pas… mais portée par une écriture subtile et exigeante où chaque mot, et particulièrement ceux en italiques, renforce la portée du sens qu’elle leur insuffle. « Aux déjantés qui n’en mènent pas large » : c’est à eux que la narratrice choisit de dédier son livre. Elle le mentionne dans les dernières pages, à l’intérieur de l’histoire, comme pour nous faire un clin d’œil. Alors, autofiction ou roman ? Mélange des genres ? Quelle importance !

Le livre achevé, ce qui subsiste, c’est le plaisir que l’on a pris à se laisser emporter… le temps qui n’a pas compté, et celui de la réflexion n’en est pas des moindres… et le suspens aussi. Parce que jusqu’au bout, rien ne nous laisse augurer de sa fin. Toute en subtilité. Comme seule une écrivaine peut l’imaginer !

Chantal Lévêque

(1) Voir la chronique de ce livre dans le blog (Novembre 2014)

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