Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Pages

Publié par Henri Lhéritier

Jean Echenoz aux Vendanges littéraires 2012 (Photo Hubert Beauchamp)
Jean Echenoz aux Vendanges littéraires 2012 (Photo Hubert Beauchamp)

Envoyée spéciale de Jean Echenoz

(Editions de Minuit, 313 pages, 18,50 euros)

Jean Echenoz a obtenu le prix des Vendanges littéraires 2012 pour son roman 14.

Lorsque l’histoire est lancée, on imagine qu’elle se constituera de bric et de broc avec des événements et des personnages tirés au hasard d’un sac de sport ou d’un panier de provisions, et on se met à partager les doutes que le narrateur ne néglige pas de glisser subtilement à notre intention. Y arrivera-t-on ? semble-t-il nous dire.
Ce ne sera pas commode en effet de mener jusqu’au bout ce récit qui s’élargit à la politique, à la géographie, aux sciences, à l’histoire, aux variétés, aux faits divers, aux amourettes, au sexe, avec des héros assez bizarres nantis d’un passé encombrant et d’un futur menaçant et, autant le dire, plutôt empotés. Le livre à peine ouvert, on ne se pose déjà plus cette question.
De cette incertitude que l’auteur excelle à mettre en évidence, s’insérant lui-même dans son récit, se questionnant, doutant, errant, triomphant parfois, naît la magie du livre de Jean Echenoz. L’exploitation des failles de l’intrigue, de celles, psychologiques, des personnages, et de celles du monde, plus que la volonté de l’auteur, crée les événements qui, de Paris à Pyongyang (Corée du nord) en passant par la Creuse, vont se dérouler devant nous, pour notre plus grand plaisir.
Le lecteur voit bien que cela tient avec des bouts de ficelle, mais justement, c’est comme la vie, ça marche du tonnerre de Dieu, dans cet exercice il y a quelque chose de l’art brut avec une composante savante, il exulte, sourit, rit, s’esclaffe, s’interroge, il est à l’aise parce qu’il reconnaît certains codes du roman d’espionnage au temps du rideau de fer, du roman d’aventures lointaines à la Conrad, du policier sanglant car on y tue sans état d’âme, du roman contemporain désillusionné, saupoudré de visions élégiaques de la nature et de fulgurances ahurissantes, le tout avec ce petit décalage qui n’appartient qu’à Echenoz et donne à ses personnages outre leur parfaite existence romanesque, la perception tangible de leur être. Et la distance élégante envers le récit dont l’auteur joue à la perfection élève l’œuvre à la dimension de la littérature universelle.
Les voyages, les enfermements, les bourdes, les réussites précaires, la violence, l’amour, l’échec, les références littéraires, musicales, les clins d’œil, les curiosités sur ce qui nous entoure, la gastronomie, que sais-je encore, tout y est intimement lié, non dans un inventaire aléatoire mais dans cette qualité exceptionnelle de Jean Echenoz, que j’appellerais sa « science littéraire des chocs », chocs hilarants ou cocasses, entre hier et aujourd’hui, entre science et artisanat, amour et lassitude, musique et sons, tout ce l’on demande au fond à la littérature : du jamais lu auparavant et de l’ahurissement, tout cela est fourni, par l’art d’un écrivain et par son style autant que par son imaginaire.

La Creuse-Pyongyang : il y a un pilote dans l’avion

Dès lors le lecteur devient le co-pilote d’un avion gros porteur logeant dans ses flancs, des personnages et des histoires, qui doit atterrir malgré une météo défavorable, dans des conditions d’un vol perturbé, et la gymnastique des trous d’air. Il observe avec admiration le commandant de bord, en se demandant comment il fait pour maintenir tout ça d’aplomb et ne jamais s’affoler.
Celui-ci, souriant, dans sa chemise blanche et ses galons dorés, essuyant de sa main le pare-brise du cockpit, se tourne vers lui et avec un clin d’œil, lui dit :
On y arrivera, on y arrivera !
Chaque événement de la navigation aérienne devient une mine de souvenirs, une aventure inédite, un voyage accompli, instructif et réjouissant. Et de fait, on y arrive ! Au point que l’auteur vers la fin de son récit lance : « Félicitons-nous de nos intuitions ! »
Ce que Jean Echenoz appelle intuition c’est son art du roman à nul autre pareil.
Lorsque nous touchons le sol à nouveau, la terre n’est plus tout à fait la même, c’est au fond l’essentiel de ce qu’on demande à un créateur.

Henri Lhéritier

Commenter cet article

CL 21/01/2016 12:49

Excellente critique !