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Publié par Chantal Lévêque

Camille Laurens ©C. Hélie/Gallimard
Camille Laurens ©C. Hélie/Gallimard

Celle que vous croyez de Camille Laurens

Editions Gallimard, décembre 2015, 186 pages

Née en 1957 à Dijon, Camille Laurens a obtenu le prix Femina en 2000 pour « Dans ces bras-là ».

Rien n’a changé, les femmes ont toujours aimé se raconter des histoires. Jane Austen, à partir de presque rien, se tricotait des héroïnes amoureuses dans ses romans de papier. Camille Laurens en invente sur les écrans. Ere numérique oblige !

Pourtant Jane Austen n’est pas la romancière favorite de Camille Laurens. C’est Louise Labé. Dans « L’une et l’autre » (un recueil où 6 femmes de lettres d’aujourd’hui font le portrait d’une écrivain qu’elles admirent), elle met en évidence sa prédilection pour le sentiment amoureux, la force du désir en lien avec l’écriture et la liberté revendiquée pour les femmes à « mettre leurs conceptions par écrit ».

Dans ce roman qu’elle vient de faire paraître, elle l’affirme : la puissance d’exister passe par celle du désir qu’elle éprouve pour un homme ou, à défaut, par une histoire à raconter, à écrire… ou encore à lire. Il y a dans les bibliothèques de quoi colmater le sentiment de vide. Pour en faire la démonstration, elle élabore une sorte de traquenard virtuel dans lequel va s’empêtrer son héroïne…

Fausses confidences sur Facebook

Sur une page de Facebook, il y a Claire, une jolie brune. Elle a 24 ans. Elle en cache une autre, la vraie, qui en a le double et qui cherche ainsi à surveiller son amant volage. Ce faisant, elle va virtuellement tomber amoureuse d’un de ses amis. Mais alors, comment pouvoir le rencontrer dans la vraie vie puisqu’elle a menti sur son âge ? C’est « le drame ordinaire » des femmes : passé la cinquantaine, peuvent-elles continuer à exister, à séduire, à s’inscrire dans leur désir ? Outrageuse injustice, parce « les hommes, eux, refont leur vie, refont des enfants, refont le monde jusqu’à leur mort» sans se soucier de leur âge.

Et voilà que l’étendard féministe est levé. Avec une détestation du genre masculin affiché (voir la description qu’elle fait de ce Kiss-Chris : affligeant !). Je n’imagine pas un homme écrivain se lâcher de la sorte envers le genre féminin. C’est cinglant ! Elle se souvient de Jean-Pierre Mocky, à la télé, qui se vantait de baiser encore à 80 ans passés – « vous imaginez une octogénaire dire ça en direct, dire qu’elle mouille en matant un petit jeune. La gêne que ce serait. C’est irrecevable, en réalité. Tandis que les hommes… » Les hommes qui ont cette paresse d’intérêt pour les femmes – « trop différentes, trop fatigantes. Elles nécessitent un effort qu’ils n’ont pas envie de faire, pas au long cours en tout cas. Sauf pour baiser, j’imagine. » Les femmes qui seraient vouées à la disparition : « Du nord au sud, intégriste ou pornographique, c’est une seule dictature. N’exister que dans leur regard, et mourir quand ils ferment les yeux. »

C’est bien sûr la jalousie qui dicte ces sentiments, d’autant plus que la surveillance peut s’exercer à plein sur les réseaux sociaux. « Pour les gens comme moi, Internet est à la fois le naufrage et le radeau : on se noie dans la traque, dans l’attente… on s’accroche aux présences factices qui hantent la Toile… Même si l’autre vous ignore, vous savez où il est… » : le petit point vert, Web ou Mobile, qui permet de le localiser, c’est à quoi Claire se raccroche pour décrypter, recouper, interpréter, stalker, tout imaginer… en temps réel. Les temps sont cruels !

Fausses confidences sur Facebook

Mais cette liaison dangereuse, où va-t-elle la mener ? C’est assez compliqué…

C’est un roman à prismes, chaque facette nous dévoilant une version différente de l’histoire. Il y a celle qui parle, celui qui l’écoute, celle qui écrit… et celui qui l’avait épousée, qui ne sait plus trop qui est sur la photo. Heureuse métaphore de ce récit labyrinthique dans lequel un fou n’y retrouverait pas son tricorne ! Et ça secoue les neurones. Il faut s’accrocher, et on passe par tous les états… C’est plutôt réussi, de ce côté-là. Parce qu’au début, j’en aurai mis ma main au feu, vu l’ambiance « fleur bleue », le style « j’écris comme je parle », les « like », « post », « forwarde » à volonté… ces voies et ces détours : la lassitude allait me gagner. Et puis aussi toutes ces petites écorchures de mots, pas toujours réussies, ces longues tirades en anglais (je n’ai jamais compris l’intérêt de citer les paroles de chansons en anglais : il y manquera toujours la musique !).

Et puis non, il faut poursuivre jusqu’à cette dernière partie où la colère et la révolte de l’héroïne semblent se dissoudre dans la réflexion. Aller jusqu’à ces belles pages sur le désir d’écrire, de lire, sur le désir d’amour – qui n’ont rien à envier à celles que Pierre Rey lui a consacré. « Le désir et l’amour, ce n’est pas pareil. Le désir veut conquérir et l’amour veut retenir, dit-il. Le désir, c’est avoir quelque chose à gagner, et l’amour quelque chose à perdre. Mais pour moi, il n’y a pas de différence, tout désir est de l’amour, parce que l’objet de mon désir, au moment où je le veux, où je tends vers lui, je sais que je vais le perdre, que je suis déjà en train de le perdre en le poursuivant. Mon désir est à la fois puissance vitale et mélancolie folle – folle à lier, folle à enfermer. » Un désir assouvi n’est déjà plus du désir, bien évidemment. Mais qui affirme cela ? Camille Laurens ou Claire, son personnage ?

Comme dans Roman de Linda Lê, au final la réalité semble rattraper la fiction. Mais de quoi donc est faite la littérature à présent ? Je pose la question ! A réduire ainsi la marge entre le roman et l’autofiction, le lecteur s’y perd.

Un chapitre 2 intitulé « Une histoire personnelle », doté de deux citations limpides en exergue, et dans lequel elle s’adresse à son éditeur pour dénoncer la censure, la crainte qu’il aurait d’un procès pour « atteinte à la vie privée », ne peut que nous renforcer dans l’idée que la « vraie falsification » dans le roman actuel fait débat. A sa décharge tout de même, à connaître les tristes démêlés dans lesquels elle s’est emmêlée le cœur et les crayons, on peut comprendre chez elle ce besoin de travestir la réalité tout en jetant le doute. Dans (être ou ne pas être !) Celle que vous croyez , c’est pour le coup un véritable festival : elle crée des « personnages », des avatars, des doubles fictifs à foison. A vous de vous y retrouver !

Fausses confidences sur Facebook

Voilà donc un livre à l’image de notre monde : ultra-connecté, divertissant, complexe et déroutant. Et plein de mauvais sentiments…

Qui vous apprendra :

1/ qu’il faut se méfier des confidences sur les écrans. On vous regarde, mais pas toujours pour vous faire du bien !

2/ que l’amour n’est pas toujours réciproque, quoiqu’en dise Lacan,

3/ que Camille Laurens est bien l’héritière de Louise Labé : elle prend hardiment la liberté de mettre ses conceptions par écrit, sans ambages et tout à fait dans l’air du temps.

Chantal Lévêque

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