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Publié par Henri Lhéritier

Un été en altitude dans le Val d’Aoste

Le garçon sauvage de Paolo Cognetti

(Editions Zoé, janvier 2016, 144 pages. Traduit de l'italien par Anita Rochedy)

Né à Milan en 1978, Paolo Cognetti s’est fait remarquer en 2013 avec le roman Sofia s’habille toujours en noir, paru chez Liana Levi.

Je suis un montagnard assis dans la plaine, qui lève les yeux vers les cimes.
J’aime la montagne comme une abstraction, elle est trop violente pour que je la parcoure, y perdant mon souffle, mon équilibre, mes dispositions mentales, mes rêves, que je me râpe les coudes et les genoux dans les éboulis, que j’y meure de froid et de peur dans le vent et la neige, aussi, comme une liaison passionnelle et fatale que l’on fuit de crainte d’en mourir, reste-t-elle pour moi à l’état de désir. Un ciel bleu, une brise odorante, la course d’un isard ou le cristal d’un ruisseau me tentent sans parvenir à me faire quitter la plaine.
Alors, quand mon libraire m’a proposé Le Garçon sauvage» de Paolo Cognetti, sous-titré Carnet de montagne, j’ai aussitôt compris qu’avec ce livre, je risquais de me trouver à la fois sur la piste de mon effroi et celle de mon désir, qu’une chance s’ouvrait de réunir ces deux émotions grâce à la littérature.
Paolo Cognetti, auteur de ce Garçon sauvage quitte la plaine pour habiter quelque temps dans un refuge d’alpage en haut du Val d’Aoste. Il n’est pas poussé par le choix radical d’une nouvelle vie, d’un abandon de poste, d’une fuite, c’est une expérience d’isolement temporaire qu’il veut mener entre montagne, lecture et écriture.
Isolement tout relatif car il rencontrera des bergers ou des amoureux de la solitude choisissant, eux aussi, un temps de pause dans leur vie. Ce n’est pas non plus un rejet de la civilisation, en bas, au fin fond de la vallée, on voit battre la ville et ses attraits. L’auteur est simplement en quête d’une parenthèse de vie, d’un rythme qui le place quelque temps en cohérence avec la nature, en adéquation avec les saisons, la faune et la flore.
C’est une chronique dans les lumières, les couleurs et la musique de la montagne, avec ses pentes, ses sommets et ses ombres propices.
Le Garçon sauvage est rempli de références à des écrivains, car c’est un thème fréquent dans la littérature, Rigoni Stern, Primo Levi, Thoreau, Jean-Jacques, et cet écrivain français parfaitement oublié et sous estimé, Elysée Reclus, Krakauer aussi et son Voyage au bout de la solitude, dont Sean Penn fera un film fascinant et mortifère, Into the wild.

Un été en altitude dans le Val d’Aoste

Ce n’est pas un poème élégiaque dédié à la nature, ni une avalanche de paysages, pas plus qu’une posture d’écrivain solitaire, ce sont des notes quotidiennes et de simples observations, on se dit parfois, "je ressens cela moi aussi parbleu !". Ainsi ce beau passage constatant la perte des noms de lieux, dans les zones de montagne dépeuplées, m’a fait penser, par exemple, à ces parcelles closes de murets de pierres de la vallée de la Lladure, en Capcir, du côté des Eglisettes, attestant les propriétés individuelles de paysans depuis longtemps disparus, où on menait paître les bêtes, où on semait parfois du seigle ou du blé, qui ont perdu leur nom parce que plus personne ne les désigne, et que plus rien désormais ne les relie aux hommes, sinon leur présence silencieuse et déclinante que contemple le promeneur, leur présence acharnée qui durera autant que dureront les murets se diluant pierre à pierre, avant de retourner à la nature immense et sans mémoire.
Le Garçon sauvage est un livre émouvant, sans certitude ou idéologie, rempli au fond d’un bonheur de vivre qui finit par imprégner le lecteur d’un optimisme plutôt bienvenu par les temps qui courent.
Une centaine de pages, d’un jeune auteur, traduites de l’italien et parues chez Zoé, un éditeur suisse.
Du coup, je n’ai toujours pas besoin de monter dans les alpages, ce livre me suffit et comble mes désirs.

Henri Lhéritier

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