Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Pages

Publié par Bernard Revel

L’âme des Vendanges littéraires

Il a quitté une dernière fois sa grande maison des bords de l’Agly, pas à pied ni à bicyclette comme à son habitude, mais dans un cercueil, suivi par un cortège de parents et amis, poussé par la tramontane le long du fleuve, jusqu’à l’église où il avait serré la main, un soir d’été, à Saint Augustin en son retable, en signe d’amitié. Car Henri lui aussi était un humaniste. « Ce monde est beau parce qu’il est habité, écrit-il dans Crest et Romani, son premier livre. Et si quelque heures avant sa fin, ces quelques heures où il me semble être seul, je le trouve invivable, et si ce coin de terre auquel je suis si attaché, m’apparaît soudainement aride, sans grâce, desséché, sans âme, c’est parce qu’il est sans hommes. Au fond, la fin du monde c’est peut-être d’abord ça : être seul, chacun seul, seul définitivement ». Il ne nous a pas laissé le temps de nous préparer à son départ. Tout est allé si vite. Quand il a su que ses jours étaient comptés, son réflexe a été d’écrire. Ecrire encore, jusqu’à ces derniers mots datés du 26 février 2016 : « Je ne suis plus devant un temps qui s’étale mais un temps qui me marque, voulant imposer sa présence et me faire aussi sentir son absence future et définitive. Face à lui, je perds désormais tous mes combats et il s’acharne sur les vaincus. Je n’ai plus qu’un passage à faire, faut-il que je le force comme un migrant ou que je me désole devant. Installé dans un corps qui nous compose depuis soixante ans au moins, notre esprit peut se refuser à croire ce qui nous arrive, pas notre chair ». Quelques jours plus tard, il a griffonné des mots sur les pages d’un magazine. La douleur était trop forte. Ils sont illisibles. Il s’est éteint au premier jour du printemps et quelque chose s’est éteint chez tous ceux qui l’aiment. « Nous sommes à l’âge où disparaissent copains et amis et ce n’est pas un bel âge, écrit l’un d’eux, Michel Gorsse. Nous avons la sensation de partir en lambeaux, qu’on nous arrache les seules ailes que nous n’ayons jamais eues. Nous sommes à l’âge où disparition est synonyme d’amputation. Celui qui part nous mutile ».

Prendre quoi que ce soit n’entrait pas dans la logique du « magnifique vivant » que fut Henri dont la seule présence répandait sur ses amis un supplément d’esprit, d’intelligence et de joie. Il était l’âme des Vendanges littéraires de Rivesaltes. Et cette âme-là continuera de souffler sur ceux qui restent et ne pourront jamais le remplacer. Vigneron pour les uns, romancier pour les autres, il incarnait à la perfection cette rencontre annuelle du vin et de la littérature. Tous les écrivains invités tombaient sous son charme, Michel Onfray, Bernard Pivot, Charles Juliet, Jean Echenoz, Jaume Cabré, Jean-Paul Kauffmann, Catherine Millet, etc. Cela venait de son visage rond de moine bienheureux, de son lumineux regard bleu, de la musique de sa voix à la fois terrienne et raffinée, de tout cela ensemble mais surtout de ses mots. Il parlait du vin comme on parle des femmes, des femmes comme on parle du vin, et des livres comme on parle du vin et des femmes. Lui que son grand-père appelait « le muet » lorsqu’il était enfant, est devenu, par la grâce de la littérature, un magicien du verbe, plus proche du langage poétique d’un Joseph Delteil que des discours péremptoires des intellectuels en vogue.

Longtemps, dans sa vie, il s’est cherché. Il sentait en lui un besoin de créer que ne suffisait pas à combler le meilleur qu’il tirait de ses vignes. Il s’est essayé à la peinture. Et puis, un jour, vers sa cinquantième année, comme s’ouvre un barrage en amont de l’Agly, il a senti déferler en lui la littérature. Lire à la folie, avec un insatiable appétit, les grands classiques et les recalés de la postérité, les auteurs de jadis et ceux d’aujourd’hui, a éveillé en lui un non moins insatiable besoin d’écrire. Ce qui ne devait être qu’une simple plaquette dédiée à ses vins, est devenu un roman, « Crest et Romani », qu’il fit paraître en 1999, révélant déjà un tempérament d’écrivain unique en Roussillon. Sa force comique, sa puissance narratrice, son autodérision, son érotisme, ses phénoménales digressions, tout ce qui éclatera plus tard dans « Agly », « Le Défilé du Condottiere » ou « Autoportrait sauvé par le vent », est déjà en germe dans ce premier roman. Henri Lhéritier a enfin trouvé sa voie. Dès lors, il n’arrête plus d’écrire chaque jour, où qu’il se trouve, noircissant de sa fine écriture ronde le moindre bout de papier, comme s’il pressentait que le temps lui était compté : huit romans en seize ans, plus deux manuscrits sur lesquels il travaillait, plus un volumineux journal littéraire, plus de nombreuses chroniques qu’il publiait sur Facebook. Cet homme si secret avec ses proches et laissant rarement transparaître ses sentiments profonds, avait trouvé dans la littérature le moyen de révéler ce qu’il ne pouvait dire. Et c’est ce qui donne, dans le flot torrentiel de leur truculence, une grande humanité à ses livres, surtout le dernier dans lequel il ouvre son cœur à la femme de sa vie, Simone : « Je ne me lasse pas de la regarder, elle m’enivre. Je sais ce que c’est que l’amour. J’ai lu tous les romans. Elle me passionne mille fois plus qu’Anna Karénine. Comment pourrais-je mieux dire ? »

Oui, il avait lu tous les romans et il savait choisir ses maîtres : Maupassant, Balzac, Conrad, Tolstoï, Dickens. Il les vénérait comme des dieux inaccessibles. Il aimait aussi Léautaud, Mirbeau, Morand, Simenon, Thomas Bernhard et, bien sûr, Echenoz, sa rencontre la plus heureuse des Vendanges littéraires, qui est devenu son ami. Mais il pouvait tout lire, Henri, aussi bien Proust que Paul Bourget, Barbey d’Aurevilly que Charles Schwob, ce qui épatait Michel Onfray. Gare à ceux qu’il n’aimait pas. Il les éreintait dans des chroniques irrésistibles qui firent pendant des années le sel de son blog : « Claudel, j’ai le droit de le démolir, je me suis tapé les deux tomes de son Journal, j’aurais pu en mourir ». Il se lançait des défis : faire une « verticale » des Goncourt. Il en dû en lire une vingtaine, les plus anciens, souvent oubliés et ne valant pas un clou, selon lui. Il s’était attaqué aussi à Pierre Benoit, très critique d’abord (« ça se lit comme des tapas, il suffit de trouver le verre de fino qui va avec ») puis finissant par apprécier quelques-uns de ses romans, si bien qu’il fut invité à en faire une conférence à la Sorbonne.

Au cœur de Rivesaltes, en retrait des allées Joffre, la littérature avait son repaire clandestin. J’entrais dans la Maison du Muscat où m’accueillait une forêt de bouteilles, jetais un œil sur les toiles de l’ami Michel Fourquet, et me dirigeais vers la lumière, au fond, derrière la vitre où luisait un crâne sous lequel germait je ne sais quelle tempête de mots. Henri tournait la tête vers moi. Il se levait, ouvrait la porte de son petit bureau, et nous parlions. Rarement de ses livres. Il avait toujours un manuscrit en cours dans son ordinateur. C’était peut-être le futur et magnifique « Requiem pour Mignon », peut-être son Diderot qui fit l’admiration d’Onfray, peut-être « Les Vêpres siciliennes ». Nous parlions de livres, d’écrivains, de tout et de rien mais ce dont je me souviendrai toujours, c’est de nos rires, de cette joie que je ressentais dès que je le voyais, qui demeurait longtemps en moi et qui va tant me manquer.

Bernard Revel

L’âme des Vendanges littéraires
L’âme des Vendanges littéraires
L’âme des Vendanges littéraires
L’âme des Vendanges littéraires
L’âme des Vendanges littéraires
L’âme des Vendanges littéraires
L’âme des Vendanges littéraires
L’âme des Vendanges littéraires
L’âme des Vendanges littéraires
L’âme des Vendanges littéraires
L’âme des Vendanges littéraires
L’âme des Vendanges littéraires
L’âme des Vendanges littéraires
L’âme des Vendanges littéraires
L’âme des Vendanges littéraires
L’âme des Vendanges littéraires
L’âme des Vendanges littéraires
L’âme des Vendanges littéraires
L’âme des Vendanges littéraires
L’âme des Vendanges littéraires
L’âme des Vendanges littéraires
L’âme des Vendanges littéraires
L’âme des Vendanges littéraires
L’âme des Vendanges littéraires
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Olkif 26/03/2016 16:20

Bel hommage à Henri de Bernard Revel.

michèle Lhéritier -Vial 25/03/2016 13:28

très bel article