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Publié par Henri Lhéritier

Un typhon en plein sur ta face

Mémento pour ne pas cesser de vivre

L'écrivain Henri Lhéritier s'est éteint à l'arrivée du printemps, ce dimanche 20 mars à 22 h. Il était membre du jury des Vendanges littéraires de Rivesaltes depuis leur création en 2002. Nous publions ci-dessous deux textes poignants qu'il a écrits lorsqu'il a appris qu'il était atteint d'un cancer. "Je n'ai plus qu'un passage à faire", conclut-il. Ce passage est arrivé trop vite, trop tôt. Henri venait de faire 70 ans.

23 février 2016

J’avais rendez-vous en début d’après-midi, à la Clinique catalane à Perpignan, avec le docteur R. qui devait me révéler ses conclusions, après quatre jours d’hospitalisation en d’enquête. Guère d’illusions à avoir. Ma feuille de route est désormais tracée, fixée. Je n’ai rien eu à dire. La tempête m’a choisi.

La Clinique catalane est une nouvelle installation dans un espace qui était, il y a peu encore, un bout de la piste de l’aéroport de la Llabanère, plein de chardons, de ronces, de boites d’huile Veedol, de traces luisantes d’escargots après la pluie, d’ailes d’avions brisées, de casquettes galonnées de commandants que mordillaient des moutons. On y trouvait le dos d’une baleine échouée sous lequel on glissait le DC3 d’un gros fabriquant d’apéritif. Aujourd’hui, dans ces parages, se conçoivent des piscines synthétiques aux formes festonnées presque amoureuses. On y estourbit des veaux (l’abattoir), on y produit du papier gommé Job, sous le mode d’un livret de feuilles de papier à cigarette, on y brûle des corps ayant fait leur temps dont le vent emporte les cendres laissant seulement flotter les ailes de quelques bouquets fanés humblement déposés entre la mastaguère* et les gravillons, d’autres activités encore, industrielles ou sanitaires ou définitives tout aussi précaires les unes que les autres. On y fabrique, on y tue, on y brûle, sur le mode moderne de la hangarisation mais on y a échappé, pour l’instant tout au moins, au racolage électrique, avec propositions de promotion ou de prix groupés par quantités. Bétails et humains y sont encore respectés. Ce ciel et ces horizons ont encore leur mot à dire, le cadre en impose au sujet.

Parfois sur mon lit, je tends l’oreille croyant entendre le fleuve, ce n’est que ma respiration profonde, caverneuse, montant d’une gorge en péril. Je redeviens fleuve. Je ne comprenais pas mon goût pour les fleuves, maintenant je sais, les particules qui me composent encore, n’ont rien perdu d’une mémoire pré-individuelle, elles ont quelque chose de la lenteur de l’eau dans les remous, de sa violence dans les cascades, elles hésitent entre un rythme fluvial intemporel et un rythme humain qui faiblit et montre ses limites, mais avant de retourner au fleuve dont elles sont issues, elles s’accrochent un peu à moi, et le fleuve leur montre les lointains et les envoie à la mer, et la mer au fleuve et le fleuve à moi, je le sais. Et je crois que nous partons ensemble. J’étais fleuve, je redeviens fleuve.

Assis au bord de ma chaise, non pas tendu ni curieux de ce qu’allait me dire le docteur R. car je le savais déjà, certaines choses on les sent en soi avant de les lire sur un papier. Ce médecin possède un accent oriental. Je suis Tunisien d’origine, me dit-il en souriant comme s’il s’en excusait déjà, du fait d’être tunisien et de ce qu’il allait me dire. On se moque un peu des révélations des médecins, ils disent toujours la vérité, ils la saucissonnent simplement. Il suffit de reconstituer le saucisson, d’en étaler quelques tranches sur du pain frais et du beurre et on sait ce qui nous condamne. Lorsqu’ils ne disent plus rien, il faut se hâter de finir le saucisson, et d’avaler le verre de vin rouge. Il ne reste plus longtemps.

Dans le dos du docteur, les camions, sarcophages blancs, foncent de Saint-Estève vers le Polygone et plus loin vers la zone nord, pleins de longes, de quartiers, de pieds, de têtes et de langues.

Pas de morphine, docteur, elle me rend fou.

Le rideau de la chambre.

25 février 2016

Je suis immobile, allongé sur mon lit, veillant à ce qu’aucun mouvement ne réveille une douleur ancienne qui remonterait à la surface ou une nouvelle, issue de ce tohu-bohu que je sens à l’intérieur de moi-même, qui s’est emparé de mes entrailles depuis quelques jours, que je compare à ces mouvements telluriques, plaques sur plaques, ces convulsions, organiques celles-là, qui triturent ma chair comme une matière en fusion ou une écorce qui rompt non pour laisser passer de la sève mais des sanies mortifères. Dans ces profondeurs où il semble que l’on dispose de pas mal de place, aucun organe, aucun espace de chair n’entend céder la moindre parcelle de son territoire. L’ordre ne s’impose pas, il se mérite, se conquiert et se paie en souffrance.

Il me semble avoir jaugé l’étendue de chacune des deux cent soixante quatre minutes qui ont suivi minuit et sans doute aussi de celles qui l’ont précédé. Je ne suis plus devant un temps qui s’étale mais un temps qui me marque, voulant imposer sa présence et me faire aussi sentir son absence future et définitive. Face à lui, je perds désormais tous mes combats et il s’acharne sur les vaincus. Je n’ai plus qu’un passage à faire, faut-il que je le force comme un migrant ou que je me désole devant. Installé dans un corps qui nous compose depuis soixante ans au moins, notre esprit peut se refuser à croire ce qui nous arrive, pas notre chair.

Henri Lhéritier

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