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Publié par Chantal Lévêque

Château avec fantômes et chants d’oiseaux

«Le Royaume des oiseaux» par Marie Gaulis

Editions Zoé, janvier 2016, 125 pages

Spécialiste de la Grèce moderne, Marie Gaulis est l'auteure de plusieurs recueils de proses (« Le Rêve des Naturels », « Lauriers amers »). Traductrice, elle a adapté « Karaghiozis et le château des fantômes », théâtre d'ombres grec, pour la collection « Les Classiques du Monde ». Véritable figure genevoise, elle vit aujourd’hui entre Sydney, Paris et La Chaux-de-Fonds.

Quel beau royaume que celui dans lequel vous allez entrer, si vous ouvrez ce livre. Dès les premières lignes, c’est la sensation étrange de prendre son envol, de s’élever au-dessus du commun des mortels pour entrer dans un univers de paix, de calme et de douceur. Cette étrange sensation d’apesanteur, qui perdure jusqu’à la dernière page, est due à toutes ces voix que l’on y entend et qui sont celles de disparus. Ils regardent le monde d’en haut, ne le comprennent plus et éprouvent à la fois du soulagement et une acceptation tranquille de ce qui fut et ce qui maintenant advient.

Château avec fantômes et chants d’oiseaux

« Depuis la plus haute tour, je regarde le ciel, le sommet des arbres, les champs, les toits du village, le droit clocher de l’église moderne, Notre-Dame du Léman, construite juste après ma mort, qui se dresse un peu seule au bord d’une route devenue moins passante depuis qu’on l’a détournée… La chapelle que j’ai faite construire est toujours là, perchée sur son talus, avec ses pierres grises et bleues, son petit clocher ouvert où est suspendue une cloche que je n’entends plus… Et c’est peut-être une consolation de se découvrir si légers : ce sont les vivants qui imaginent le poids des morts, leur permanence, leurs exigences même, mais si nous pouvions leur dire que plus rien n’a d’importance et qu’ils doivent vivre sans béquilles, sans attelle, sans le joug du devoir, ils se redresseraient et vivraient enfin, respirant, jouissant, comme nous ne l’avons pas fait, toujours inquiétés par le passé et bercés par une fallacieuse promesse d’immortalité. »

Mais au-delà de ces témoignages, il y a aussi le style de Marie Gaulis. Ses mots vous enveloppent, chaque phrase comme une caresse et l’envie vous prend de vous lover dans cette prose poétique tout en sensuelle nostalgie et douce consolation.C’est donc ainsi qu’elle imagine ses aïeux… comme des oiseaux, leur âme en paix revisitant les mondes perdus… Un peu comme un écho des vers de Lamartine… « Bientôt un étranger, inconnu du village, / Viendra, l'or à la main, s'emparer de ces lieux / Qu'habite encor pour nous l'ombre de nos aïeux, / Et d'où nos souvenirs des berceaux et des tombes / S'enfuiront à sa voix, comme un nid de colombes / Dont la hache a fauché l'arbre dans les forêts, / Et qui ne savent plus où se poser après ! ... »

Ce n’est pas la Recherche ample et travaillée d’un Marcel Proust – il y entre beaucoup plus d’humilité et de simplicité - mais comme chez lui, on y trouve le même désir de raffinement dans la langue, les mêmes élans mélancoliques, les mêmes souvenirs de sensations subtiles pour des lieux, des moments. Et puis aussi les anciennes habitudes, les vieux principes, les allures et les comportements qui ne peuvent plus être, qui ne sont plus d’usage.

Château avec fantômes et chants d’oiseaux

Un château de plus 300 ans dont il faut inlassablement colmater les brèches, réparer la toiture. Le nombre de domestiques qui diminue à vue d’œil. L’indolence de cette famille de comtes savoyards qui, à chaque génération, se trouve un peu plus acculée aux nécessités du changement. L’éducation donnée aux enfants, qui devient obsolète… Les voyages à la montagne ou sur la Côte qui s’amenuisent, faute d’argent. « Plus rien ne tient, et mes descendants errent, souffrent davantage, arrachés à leur vieille terre, doutant de leur avenir, de leur rôle, de leur attachement. Je ne crois pas qu’ils soient plus heureux de s’être affranchis de leurs liens… Pendant que ce monde allait à ses affaires, de plus en plus lucratives, je me plongeais dans mon bain… » C’est un peu aussi l’atmosphère d’«Un Château en Italie» (le film), mais c’est en Savoie que cela se passe, pays frontalier dont on découvre au passage quelques bribes d’histoire.

Ce bel ouvrage, que l’on a plaisir à prendre en mains (le papier a la juste épaisseur, le grain est doux, la photo de la couverture fait rêver), ce soyeux petit ouvrage n’est pas un roman. C’est un mélange de rêve et de réalité. Il respire les vrais souvenirs au travers de quatre voix qui se font entendre de loin, depuis cet infini présent, ce présent sans limites… celle du patriarche né au détour du siècle, bien campé dans son rôle de gentilhomme débonnaire, celle de son épouse américaine qui le bousculera avec cette drôle d’idée de vouloir installer deux grandes baignoires en zinc dans les étages du château, et puis celle du grand-père voyageur, qui n’aime qu’à se retirer dans sa bibliothèque ou promener son chien, pendant que Dora, la grand-mère, peine à élever les enfants au temps difficile de l’Occupation. Elle qui aurait préféré s’adonner à la peinture et « faire sa Récamier » sur le divan pour y relire de vieux romans ou recevoir ses amis. S’intercale quelquefois, en italiques, la voix de Marie Gaulis, dernier maillon de cette famille à bout de souffle. Elle regarde de vieilles photographies, des pastels défraîchis par le temps, évoque des paysages, des caractères, se souvient de certains propos, médite sur le passage du temps et accepte avec sérénité l’inéluctable.

« Je n’ai plus besoin des murs ni des toits pour me sentir à l’abri, j’ai trouvé ailleurs d’autres abris, tous provisoires et moins lourds à entretenir. Les bassins sont toujours là, j’imagine que l’eau y coule, la précieuse eau des fontaines, et que les nymphes viennent s’y baigner sous le regard distant et amusé des ancêtres, qui ne sentent plus aucun poids sur leurs épaules : tout s’est évaporé sauf la permanence ancienne et chaque jour rafraîchie des buis, des houx, des hêtres et des lierres. »

« L’immuable chant des oiseaux » seul persiste… lui n’a pas changé et ne changera jamais. Il y a bien parfois quelques redites et puis cette candeur, cette tonalité tendre et toute personnelle de ceux qui décident un jour d’écrire l’histoire de leur famille. Mais sans la moindre acrimonie qui est de mise habituellement dans les mémoires autofictives des écrivains actuels, plutôt de la générosité, de la sensibilité et un tel sens de l’esthétique qu’il me semble voir apparaître ici la promesse d’une écriture appelée à compter.

C’est une belle construction littéraire, métaphore originale à l’appui, pour immortaliser son histoire personnelle au travers de cette idée directrice qui émaille tout le récit : celle du paisible renoncement de ses ancêtres à un monde révolu et son désir à elle de suivre leur voie.

Livre de résignation et de consolation tout à la fois, livre intime et confidentiel sur la transmission dont j’aime l’idée d’en trahir la discrétion… parce que chacun de ses feuillets vous rend plus léger, plus présent au temps et conscient des déconvenues qui ont, toujours et de tous temps, traversé l’histoire de nos parents… et vous amène à vous souvenir, vous aussi, de toutes les générations qui vous ont précédé… avec tendresse et bienveillance.

Chantal Lévêque

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