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Publié par Sylvie Coral

Lire, relire et relier

Je répète souvent à qui veut l'entendre que je ne sais rien faire de mes dix doigts. Mes mains ont toujours été maladroites, c'est ainsi, cela date de la maternelle. Un dessin que je trouvais beau avait été descendu en flèche par la maîtresse. Ma carrière artistique en a été stoppée net. Quand je vois certaines de mes amies exceller dans la gravure, le patchwork, le scrapbooking et autres arts créatifs, j'essaie de faire oublier ma médiocrité manuelle en la claironnant moi-même, prenant un air finaud et lucide pour évoquer mon cas désespéré. Je dénonce mon indécrottable maladresse, sous-entendant par la même occasion, avec une sournoise vanité qui ne m'honore pas, que mon talent est forcément ailleurs, bien caché.

Et puis, il y a quelques semaines, je me suis retrouvée avec un objet préoccupant entre les mains : un livre dans un état de délabrement avancé. « La Véritable Cuisine de Tante Marie », Nouvelle Edition, Librairie A. TARIDE (Paris), imprimé en février 1930. Une tante que je chéris me l'a donné pour que j'y consulte, en page 11, le pliage des serviettes de table, en cornet, en bonnet d'évêque ou en portefeuille, autrement plus classe que mes rapides rouleaux. Je ne me suis pas passionnée pour la serviette de table, mais j'ai décrété que cet ouvrage devait être réparé séance tenante, et pas n'importe comment.

Quelques clics plus tard, j'étais inscrite à un cours particulier de reliure, à deux cent cinquante kilomètres de chez moi.

Pendant deux jours, j'y ai découvert un univers insoupçonné, trop occupée jusqu'à présent à ne considérer le livre que pour ce qu'il contient de mots, d'idées, de rêves, de voyages, de confidences, de soutien immatériel. Il s'agit pourtant d'un objet simple auquel le contenu intellectuel, aussi puissant soit-il, ne garantit pas la solidité.

Un livre se lit, se relit, nous relie et se relie aussi. Quand vous ouvrez la porte de l'atelier de Delphine Dejean, vous entrez dans une maternité des livres, où l'on s'occupe avec amour du corps des ouvrages, pour les faire renaître chaque fois que cela est possible.

Delphine m'a installée sans attendre à une table de travail et nous avons examiné ensemble mon livre souffreteux. Elle m'a prêté un tablier japonais comme je n'en avais jamais vu, pourvu de plusieurs poches sur le devant et fermé par un gros bouton à l'arrière. L'habit faisant parfois le moine, ce tablier m'a donné un sentiment immédiat d'expertise. L'instruction a débuté, sans palabres inutiles, sans cours théorique magistral, sans façons, par le seul exemple et la reproduction des gestes. Toute la couverture était à refaire. Il fallait désosser le livre avant de le rebâtir, jusqu'au bout. Pas question d'abandonner en chemin.

Et le livre reprend vie...
Et le livre reprend vie...

Sur le tapis de coupe recouvrant le bureau-établi, on ôte tranquillement la couverture abîmée, puis on ponce doucement mais fermement toute la vieille colle recouvrant le dos, pour dégager les coutures. Un livre étant constitué de cahiers, il faut s'assurer qu'aucun n'est désolidarisé de l'ensemble. Un livre, figurez-vous, ça se tient et se serre les coudes. Si ce n'est pas le cas, il faut recoudre, en prenant soin de marcher dans les pas du précédent relieur, c'est-à-dire en passant l'aiguille dans les trous préexistants. Si nécessaire, on fabrique un ou deux cahiers supplémentaires pour remplacer des pages de garde absentes. On réapprend pour l'occasion le point de chaînette, les nœuds, on se faufile habilement entre les rubans du cousoir. Lorsque l'ensemble est consolidé, on place, tel un chirurgien orthopédiste, une sorte de mousseline au dos du livre, que l'on enduit d'une colle à base d'amidon de riz. Il convient alors de respecter un temps de séchage, pendant lequel on va se lancer dans la confection millimétrée d'une sorte d'armature faite de trois cartons et de papier kraft, qui sera elle-même recouverte, plus tard, de toile ou de cuir, selon que l'on relie un roman, un manuel de cuisine ou un registre de notaire, ou tout simplement selon son goût.

Pour accomplir tous ces gestes minutieux, pour vérifier et peaufiner le travail, étape après étape, de nombreux outils, de nouvelles matières et même un nouveau vocabulaire sont nécessaires : cutter, plioirs, compas, presse, massicot, cisailles, marteau à endosser, pointe, poids, pinceaux, macule, papier japonais, … La tête du livre est en haut, sa queue est en bas. Les feuilles de papier doivent être alignées sur la tête et non sur la queue. Pensez-y lorsque vous tapotez verticalement un paquet de feuilles blanches sur votre bureau. Comme moi, à coup sûr, vous le faites à l'envers. Les deux nervures verticales qui servent d'articulation au livre, lui donnent sa souplesse et sa respiration à l'ouverture, s'appellent le « mors ». Un livre, ça se dompte aussi.

On n'apprend pas ce métier en deux jours, bien évidemment. Mais on peut toucher du doigt que la littérature est incarnée par un objet composite à la fois très fragile et capable de défier les années, voire les siècles, grâce au savoir-faire précieux et séculaire des relieurs, avec une force de vie qu'aucun support informatique ne pourra jamais égaler.

Pendant deux jours, je n'ai pas lu une seule ligne. Mais, grâce à mes dix doigts finalement pas si empotés que cela, et surtout grâce à la pédagogie presque méditative de Delphine Dejean, j'ai pu redonner de la vie à un livre injustement laissé pour mort, et enrichir mon modeste monde intérieur d'un nouveau volume.

Sylvie Coral

Pour en savoir plus : Atelier de reliure – Le Livre dans la Peau – Saint-Quentin-La-Poterie (Gard). Delphine DEJEAN

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Jane Rafale 20/04/2016 18:23

Mon édition de la cuisine de Tante Marie aurait bien besoin de coup de jeune et pourtant elle ne date que de 1980... et a été expurgé sauvagement des pages sur le pliage des serviettes. Quel manque de savoir recevoir. Par contre j'ai retrouvé comment réaliser une ravigote et parer des bécasses avec de la rouelle. Un pur bonheur. Merci Sylvie

CL 08/04/2016 11:43

Très beau texte... si bien écrit. Réparer les choses c'est important, et là c'est une belle leçon à découvrir. Et quel joli vocabulaire ! Merci pour ce partage...