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Publié par Chantal Lévêque

Philippe Djian dans la peau d’une ado

« Dispersez-vous, ralliez-vous » de Philippe Djian

Editions Gallimard, février 2016, 198 pages

Le monde a changé, mais pas les livres de Philippe Djian. Enfin, pas tant que ça si on y regarde de près. Celui qui connaît sur le bout des doigts toutes les ficelles d’un scénario efficace se glisse cette fois dans la peau d’une ado « introvertie, meurtrie, complexée » mariée à 18 ans avec un type du double de son âge. Il l’introduira dans le monde du show-biz - fric, sexe, drogue et rock and roll – et, d’aventure en aventure (maternité, deuil, maladie, adultère, etc.), de sa chrysalide cherchera à extirper le papillon.

Donc, pas de dépaysement pour les fidèles de l’écrivain. Toujours la même recette avec les mêmes ingrédients. Personnages sur le fil du rasoir, aux états émotionnels paroxystiques. Péripéties dans l’extrême, si ce n’est qu’ici l’appartement grand standing fait place au chalet en bois, le fourreau lamé rouge à la salopette en jeans, le brandy à la bière et la dure à la douce.

Cette fois orages et canicules ne sévissent plus seulement dans l’existence de ces êtres de papier. Sur les écrans, c’est un bruit de fond : scènes de guerre et dérèglements climatiques. Subsistent toutefois, à l’identique, comme inaliénable marque de fabrique, ses transitions météorologiques : la température de l’air au rythme des saisons, la couleur d’un ciel changeant, l’indéfectible présence (ou absence) des astres au firmament. Comme un peu de douceur pour introduire la brutalité des évènements, ou le contraire… Il joue sur les contrastes.

Simple comme bonjour d’entrer dans la prose de Djian (cela dit sans sous-estimer le travail de terrassier pour aboutir à cette épure). Il, elle, ça, c’est, je… ça fuse. Courtes phrases. On lit dans l’urgence. La forme simple est lapidaire, dépouillée, et ne fait qu’accentuer le mouvement. Ce qui me fait dire qu’un peu comme à un concert de Mick Jagger, ce romancier est capable de rassembler toutes les générations. Celle qui l’a découvert dans 37°2 le matin n’est pas dépaysée… et l’actuelle peut y entrer tout à son aise. Tant sur le fond que sur la forme…

Là, pourtant, sa plume aurait-elle aussi, dans son élan, provoqué ces dédales elliptiques, ces manques, ces décrochages pouvant prêter parfois à confusion, ces dialogues tronqués, à double sens ou avec un temps d’avance portés à entretenir ce flou artistique déconcertant ? C’est une sophistication nouvelle qui oblige quelquefois à freiner dans les virages… Mais non, je ne crois pas. J’y vois plutôt le fruit d’un travail sur la matière, un affinement structurel qui s’impose avec le temps. Il suffit de relire ses premiers textes pour réaliser l’ampleur du décalage.

Philippe Djian dans la peau d’une ado

C’est un roman d’émancipation et un roman des extrêmes, comme d’habitude. Un roman citadin aussi, où seuls les animaux enfermés dans le zoo, juste à côté de l’appartement, vous rappellent à la présence d’un état naturel qui subsiste, quoiqu’il arrive. Métaphore du monde ambiant ?

Que dire encore de ce 25ème roman ? En vrac : que les hommes n’y ont pas la part belle, que les scènes de sexe ont perdu un peu de leur verdeur, qu’il y subsiste toujours cette idée de pardon - de quelque chose à pardonner ou à se faire pardonner - et que le titre, tiré d’un poème de Rimbaud, garde encore et toujours ce côté nébuleux qui intrigue. Dire que cette histoire finit en queue d’oiseau vous aidera peut-être à en comprendre le sens, mais le mieux encore est d’aller jusqu’à la dernière page. Ce qui ne vous donnera aucun mal !

Chantal Lévêque

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