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Publié par Bernard Revel

Je me souviens du Mahabharata

En cette année 1985, Avignon innove. C’est dans une carrière, près de Boulbon, à 13 kilomètres de la Cité des Papes, qu’est présenté le spectacle qui va marquer profondément l’histoire du festival : le Mahabharata mis en scène par Peter Brook. A-t-on fait mieux depuis ? J’en doute. L’entreprise paraissait impossible. Le Mahabharata est le plus long poème jamais écrit : 250.000 vers soit quinze fois « l’Iliade ». On ne sait rien de son origine, s’il a eu un ou plusieurs auteurs. La légende dit qu’il a été dicté par le sage Vyasa, peut-être dès le IVe siècle avant Jésus Christ. C’est, avec le Ramayana, le texte fondateur de l’hindouisme.

L’histoire, qui se situe il y a plus de 4000 ans en Inde, raconte l’affrontement entre les Pandava et les Kaurava, descendants d’une même lignée royale, qui aboutit à la menace de destruction du monde par des armes dont la puissance annonce l’ère nucléaire. Œuvre visionnaire à la portée universelle -la mythologie et la philosophie grecques ont puisé à cette source- le Mahabharata, par son foisonnement, sa multitude de personnages aux caractères très fouillés, par ses scènes grandioses, semble interdit à toute adaptation. Mais Jean-Claude Carrière a tenté l’aventure et a réussi à en extraire un texte qui préserve l’essentiel. La magie du théâtre et le talent de Peter Brook ont fait le reste.

Je me souviens du Mahabharata

Devant le public, une rivière, un lac minuscule. C’est tout. Tout le reste n’est que sueur humaine. Et c’est là le prodige. Car de rien tout va naître. Le Mahabharata n’est pas une histoire mais toutes les histoires, l’histoire du monde. L’homme y naît des dieux des façons les plus étranges qui soient. La bouche d’un poisson enfante d’une fillette. Cent enfants naissent d’une boule de chair arrachée à coups de bâton du ventre d’une mère. On naît adulte, on naît quelques secondes après la conception, on reste vierge après avoir accouché (tiens, ça me rappelle quelque chose). C’est l’enfance du monde. Tout est permis. Tout est suspendu aux caprices des dieux. L’homme est innocent.

Mais très vite il impose son ordre. Humain, trop humain, le monde devient moins amusant. Le temps des épreuves commence. Car l’homme, qui veut égaler ou surpasser les dieux, forge d’une main sûre sa propre perte. Aux « pionniers » qui savaient prononcer des vœux terribles les engageant pour toute une vie succèdent les ambitieux, les tricheurs, les faibles. Ceux-là se jalousent, se haïssent et finissent par se déchirer. L’histoire de l’homme ne peut-elle s’achever que dans un bain de sang ? Vyasa le sage le pense. Aujourd’hui, l’interrogation demeure.

Peter Brook en 1985.
Peter Brook en 1985.

Comment décrire en quelques lignes un spectacle de neuf heures qui vous prend le lundi à 21h30 et ne vous lâche qu’à l’aube du jeudi en vous laissant plein d’images, de bruit et de mots dans la tête ? Comment résumer onze ans de travail, l’œuvre d’une vie ? Peter Brook a apporté au Mahabharata, non seulement son savoir-faire de prestigieux metteur en scène shakespearien, mais aussi son cœur d’homme. Il a su insuffler à ses comédiens la passion nécessaire pour aborder un tel texte. Et le miracle dans tout cela, c’est que, loin de tout hermétisme, de toute leçon de philosophie, loin de tout prêchi-prêcha, on est devant l’exemple le plus abouti de théâtre populaire.

Le Mahabharata -le mot peut se traduire par « grande humanité »- c’est Homère et la Bible à la fois, en plus imaginatif, plus fou, plus tragique et plus comique. Dans cette histoire complexe, à la dimension d’un univers, les comédiens se meuvent avec simplicité, sans grands effets. Leur force c’est la somme des cultures qu’ils apportent eux-mêmes. Car, fidèle à son principe, Peter Brook a fait appel à des acteurs venant de tous horizons. Le Français Maurice Bénichou a la rondeur et la bonhomie qui conviennent au malicieux et énigmatique Krishna. Le héros Arjuna, synthèse d’Ulysse et Achille, a les traits vifs et la fougue de l’Italien Vittorio Mezzogiorno. Les acteurs africains Sotigui Kouyate et Mamadou Dioume apportent fantaisie et spontanéité à leurs personnages. La précision et la rigueur sont la marque du maître d’armes Drona incarné par le Japonais Tapa Sudana tout droit sorti des Sept samouraïs. Je pourrais les citer tous, tant ces acteurs aux noms oubliés parce qu’à prononcer la plupart sont difficiles, semblent jouer ici, dans cette carrière hors du temps, le rôle de leur vie. Indiens, Iraniens, Polonais, Anglais, Chinois, Allemands enrichissent une distribution qui, dans le mélange des races, des accents, des expressions corporelles, trouve l’état de grâce.

A l’aube il faut partir. Nous marchons sur des chemins de terre à peine éclairés, étrange cohorte de spectateurs perdus dans leurs rêves, à des années-lumière d’Avignon. Trente et un an après, je me souviens toujours du Mahabharata.

Bernard Revel

Je me souviens du Mahabharata
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