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Publié par Bernard Revel

Claude Delmas et Henri Lhéritier : une grande amitié.
Claude Delmas et Henri Lhéritier : une grande amitié.

Claude Delmas est mort le mardi 20 septembre à Vingrau, six mois jour pour jour après le décès de son ami Henri Lhéritier. Nous lui avions décerné le prix Odette Coste pour son dernier livre "Disparition des Pyrénées-Orientales" qu'il devait présenter le 2 octobre sous le platane de Rivesaltes.

Créé en 2015 en hommage à celle qui fut pendant plusieurs décennies l’animatrice de la librairie Torcatis aux côtés de son mari Jean-Louis, le prix Odette Coste qui récompense un livre publié par un éditeur du pays catalan, ne distinguait pas seulement les qualités littéraires de ce récit autobiographique. Le jury a voulu aussi mettre l'accent sur les profonds liens d’amitié qui liaient l’auteur au couple de libraires depuis la publication de ses premiers livres dans les années 60. Liens que concrétise ce livre attachant édité par Roger Coste qui a succédé à ses parents à la tête de la librairie Torcatis.

Le décès de Claude Delmas transforme la présentation de son livre en une évocation de l'homme et de l’écrivain par ses amis Jean-Louis Coste et Jacques Quéralt qui répondront aux questions du jury, le 2 octobre prochain.

Ainsi, aux temps forts que promettent d’être les rencontres sous le platane avec David Foenkinos, Didier Goupil et Yan Gauchard, succèdera un hommage à Claude Delmas et Henri Lhéritier. Un grand moment d’émotion au cours duquel le jury tentera de recréer l’esprit hédoniste de ces deux hommes de cœur et de talent qui furent à l'origine de la création des Vendanges littéraires en 2003.

Claude Delmas en compagnie d'Odette et Jean-Louis Coste aux Vendanges littéraires 2013.

Claude Delmas en compagnie d'Odette et Jean-Louis Coste aux Vendanges littéraires 2013.

Mais qui es-tu donc, Delmasito ?

Par Bernard Revel

Je ne l’ai pas connu enfant ni jeune homme. Quand je l’observe, traînant péniblement sa longue carcasse qui fait grimacer les sillons labourant un visage dont le regard clair semble éternellement rêver sous une épaisse frange blanche, je lui trouve pourtant, malgré « l’horrible fardeau du temps » dont se plaignait Baudelaire, des airs juvéniles. Lui-même, du reste, au fil des pages de son dernier livre étrangement intitulé « Disparition du département des Pyrénées Orientales », s’en étonne : « J’ai traversé le XX° siècle à toute allure et sans avoir le sentiment de vieillir… A force de cultiver l’immaturité, on se retrouve du jour au lendemain dans la peau d’un vieillard ».

Elle fut pourtant fertile en événements, la « traversée » de Claude Delmas, né à Rivesaltes, fils d’instituteurs, enfant sous l’occupation allemande, témoin de la Retirada, soldat en Algérie, ambassadeur d’Air France à travers le monde, romancier à succès dans les années 70-80. Une vie dont ce livre est le patchwork, selon le mot de l’auteur qui met bout à bout pêle-mêle, sans chronologie, des souvenirs que seul le hasard semble faire remonter à la surface. Et peu importe si l’écriture se relâche parfois, si tout n’est pas d’un égal intérêt, l’essentiel, ce qui rend si captivante et touchante la lecture, est ailleurs. Cet être qui doute, qui a toujours « laissé courir », qui a connu très jeune la peur, la honte et qui, avec les filles, dans son travail, ses rencontres, ne s’est jamais senti vraiment à sa place, trichant, jouant, simulant pour que la vie ressemble un peu au cinéma qu’il aime tant, comme on le comprend et comme elles nous parlent ses faiblesses. « J’ai été un garçon maladroit et gaffeur et sans doute le suis-je resté ».

Un seul absent cependant : l’écrivain. Claude Delmas évoque à peine cet aspect si important de sa vie. On aurait aimé en savoir plus sur son aventure littéraire, la genèse de ses romans, sa condition d’homme public, le regard qu’il porte sur une œuvre forte d’une vingtaine de titres dont la plupart, jamais réédités, sont tombés dans l’oubli. Un silence qui cache peut-être une blessure profonde. Pourtant, le jeune homme immobile, le soldat qui rêve dans « Le pont du chemin de fer est un chant triste dans l’air », tous ses personnages de fiction apparaissent dans ces pages. Cela n’a rien d’étonnant : ils sont nés de son propre vécu qui a toujours été sa principale source d’inspiration.

Il l’a appris très tôt, Claude Delmas : la réalité, cela ne vaudrait rien sans le rêve. Cela ne serait que du sordide, du sale, de l’insignifiant, des ragots par exemple comme il en a souffert pendant la guerre parce qu’un officier allemand était logé chez eux. Le seul refuge dans ces cas-là, c’est l’imagination. Elle l’accompagne toujours. De l’enfant qui a « longtemps imaginé ce qu’il y a sous les robes » et du jeune homme qui va tous les jours au cinéma, il a gardé, en dépit des multiples péripéties de sa vie, son goût pour les aventures intérieures. « Je suis un sédentaire », « voyager, c’est mentir », confie ce globe-trotter qui a passé une bonne partie de sa vie dans des avions. Claude Delmas est un homme de paradoxe. Un insomniaque qui rêve. Un seul mot le définit selon son père : « Bizarre, mon fils, tu es bizarre, c’est tout, et je n’arrive pas tout à fait à te comprendre ». Lui même d’ailleurs n’est guère plus avancé : « A plus de quatre-vingts ans, quand vient l’aube après une nuit blanche, j’en suis toujours à me demander : mais qui es-tu donc, Delmasito ? » Et s’il a entrepris l’écriture de ce patchwork c’est « pour essayer d’y comprendre quelque chose ».

Catherine Delmas
Catherine Delmas

Déçu de la politique, du monde comme il va, « désenchanté », préférant cultiver des souvenirs qui le bouleversent plus aujourd’hui qu’au moment où il les a vécus, Claude ne jette pas sur son passé un regard désespéré. Depuis qu’à l’âge de trente ans, après bien des errances, il a demandé au pied d’un minaret yougoslave à la jolie brunette qui l’accompagnait d’être sa femme, il a trouvé son unité : « Sans elle cette vie serait un fourre-tout ». Elle l’a stabilisé et ensemble désormais, l’hiver à Paris, l’été à Vingrau, ils ont continué le voyage. Son amitié avec Henri Lhéritier l’a fait renouer avec le Rivesaltes de son enfance. Il va le voir chaque semaine dans sa Maison du Muscat. « Nous téléphonons à Michel Fourquet que nous appelons le peintre fou (peintre talentueux et pas fou du tout quoique rivesaltais) et nous nous retrouvons dans un bistrot qui fait face à la statue équestre du maréchal Joffre que nous couvrons de nos sarcasmes… Je suis vieux maintenant, je m’appuie sur l’épaule d’Henri et de Michel pour marcher à leur allure et je me dis que si le spectacle des filles continue de m’intéresser c’est que je ne suis peut-être pas devenu gâteux ». Mais Henri n’est plus là, emporté par une vague aussi violente que celle qui tôt ou tard, recouvrira tout, comme elle fait disparaître dans l’imaginaire de Claude le département des Pyrénées Orientales.

Disparition de Claude Delmas

Claude Delmas. « Disparition du département des Pyrénées Orientales »

Editions Libre d’Arts, créées par Roger Coste, patron de la librairie Torcatis. Préface d’Henri Lhéritier, postface de Jean-Louis Coste.

Né en 1932 à Rivesaltes, Claude Delmas a été, de 1962 à 1994, directeur de cabinet à la direction générale d’Air France, responsable du Proche-Orient, directeur d’Air France Espagne, sous-directeur aux Affaires internationales à Paris. Son premier roman, « Le bain maure » a été publié chez Julliard en 1964.

Disparition de Claude Delmas

Œuvres de Claude Delmas

Le Bain Maure, roman, Julliard, 1964

Le Pont du chemin de fer est un chant triste dans l’air, roman, Flammarion, 1965

Les Extrêmes Climats, roman, Flammarion, 1967

Le Schooner, roman, Flammarion, 1969

Le Jeune Homme immobile, roman, Flammarion, 1972

Grande Neige, Grand Soleil, roman, Flammarion/Textes, 1975

Des Reines sont mortes, jeunes et belles, roman, Flammarion/Textes, 1978

Yamilée, théâtre, Flammarion/Textes et France Culture, 1978

Célébration de l’épingle de nourrice, Robert Morel, 1969

Histoire de Billy et la mienne, roman (sous le pseudonyme de Dieudonné Jourda), Hachette/P.O.L, 1980

Chroniques des Guerres Occitanes, roman, P.O.L, 1983

La Lune est l’assassin, roman, Flammarion, 1995

Madrid et ses Castilles, chroniques, Mare Nostrum, 1996

Les Catalans sont des Patots, Ed. Trabucaire, 2000, avec la collaboration de Claude Massé

L’Emmurée de Tolède, Ed. Balzac, 2001

Histoire de Billy et la mienne, sous le nom Claude Delmas, réed. Trabucaire, 2001

L’Absolue sécheresse du cœur, Trabucaire, 2005

A jamais ton nom sur ma langue, Trabucaire, 2014

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