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Publié par Vendanges littéraires

René Benjamin
René Benjamin

Par Henri Lhéritier

Extrait de « Notes de dégustation de millésimes littéraires enfouis », ouvrage inédit dans lequel Henri Lhéritier épingle ou célèbre, selon les cas, et toujours avec son humour ravageur, les écrivains du temps jadis.

On assiste dans La Galère des Goncourt de René Benjamin, aux Editions de l’Elan, à un repas qui vaut son pesant d’or. Il réunit dans les parages de l’année 1930, autour d’une table de restaurant, à Montparnasse, l’auteur lui-même, René Benjamin, fieffé conservateur, Paul Bourget une célébrité littéraire de l’époque, auteur moral et non moins conservateur, et deux ultras du conservatisme et même du rétro-conservatisme, les royalistes excités de l’Action française : Léon Daudet et Charles Maurras. Pas tout à fait le genre de repas où on complote en vue de l’instauration d’une république socialiste.

René Benjamin est un adulateur précoce de Léon Daudet. Celui-ci l’a fait entrer à l’Académie Goncourt. Depuis lors Benjamin boit ses paroles. Devant lui, Daudet se contente de boire comme un trou, c’est en tout cas ce que rapporte son admirateur. Boire est une des qualités de Léon Daudet avec également un goût assez sûr dans ses jugements littéraires et un talent d’écrivain indéniable qu’il gaspille parfois dans l’excès quand ce n’est pas dans l’ignominie. Benjamin lui consacre au moins cinquante pages dans La Galère des Goncourt. Cinquante pages laudatives sans une once d’explication sur le pourquoi de son admiration.

Benjamin a écrit beaucoup de sottises, notamment son prix Goncourt, Gaspard, et des odes au maréchal Joffre pendant la guerre. Si l’on ne devait retenir qu’une seule chose de lui, pourquoi pas ce repas ?

Déjeuner chez Drouant vers 1926
Déjeuner chez Drouant vers 1926

Léon Daudet assure le spectacle, il picole, cabotine et parfois rugit. Charles Maurras est sourd comme un pot, et ne cesse de répéter : qu’est-ce qu’il dit ? Paul Bourget voudrait qu’on s’intéresse à lui et de temps en temps parle de son dernier ouvrage dont chacun des convives semble se moquer royalement.

Un petit extrait, pour le plaisir, Bourget n’est pas encore arrivé, Maurras entre dans le restaurant:

Maurras (à Daudet) : Allez-vous bien ?

Daudet : Non ! Fiessinger (l’organisateur du repas) a invité Bourget, et je me demande si Bourget ne m’ennuie pas.

Fiessinger : Ses livres sont parfois ennuyeux; jamais lui.

Daudet : Mon cher Fiessinger, au fond, c’est un littérateur.

Maurras, soupçonneux : Que dit-il ?

Fiessinger : Il a une crise d’injustice à l’égard de Bourget.

Maurras : Il a tort. Bourget a de la grandeur dans la construction sociale.

Daudet, éclatant de rire : Sommes-nous conviés à un dîner d’entrepreneurs ?

Il ne faut jamais arriver en retard à un repas, ça vaut même pour Paul Bourget. Démoli par ses potes, le Bourget.

Le repas continue sur une quinzaine de pages, avec les qu’est-ce qu’il dit comiques (non intentionnés) de Maurras et les interventions de Daudet que les libations rendent de plus en plus tonitruantes et extravagantes.

René Benjamin réussit ici, peut-être sans le vouloir, un morceau de bravoure. Un truc à la Molière. Savoureux.

Il crache dans la soupe. La Galère des Goncourt est un livre plein de reproches à l’égard des académiciens Goncourt contemporains de Benjamin, une sorte de plainte post-mortem.

Benjamin est mort en octobre 1948, son livre est imprimé un mois plus tard en novembre.

Il contient quelques portraits des académiciens Goncourt, ceux des débuts notamment : Mirbeau, Descaves, Elémir Bourges, Jules Renard, Rosny Aîné. Benjamin n’a pas suffisamment de mordant pour que l’on prenne du plaisir à ses admirations ou à ses détestations, ses traits manquent de sel, mais friand comme je le suis de petits potins littéraires, j’y trouve de quoi nourrir mes troubles penchants. Benjamin possède en tout cas assez d’humour et d’autodérision pour se mettre en scène lui-même en retranscrivant une scène dans laquelle Jules Renard (une dent d’acier celui-là) juge une de ses œuvres.

Il me fixa de son œil de poule sous la bosse qui lui servait de front, et il me dit d’une voix lente pour bien souligner l’importance de ses propos :

- « Est-ce que sérieusement vous voulez écrire ? Parce que je crois n’avoir rien lu de plus mauvais que…comment appelez-vous cela ?…une pièce ? Soit. Je l’ai lue dans les deux sens pour lui en trouver un… Hélas !…À votre place, conclut-il en ayant l’air de savourer sa déclaration, je ne reprendrai jamais un porte-plume ! »

Je sortis de chez lui, stupéfait d’avoir rencontré un homme si expert dans l’art de faire du mal.

Benjamin a été exclu de l’Académie Goncourt pour son attitude pendant l’occupation, il en est ulcéré et en veut à tous ses confrères guère plus reluisants que lui durant cette période. Non seulement ils ne l’ont pas aidé lors de son procès à la Libération mais ils ont enfoncé le clou en le démissionnant d’office de l’Académie. Ses centres d’intérêt, à en juger par les titres de ses livres, Barrès, Maurras, Mussolini, le Maréchal, n’ont pas dû lui servir de circonstances atténuantes.

Un seul des académiciens l’a soutenu, Sacha Guitry. Sacha avait été également inquiété à la Libération. Il ne s’était peut-être pas compromis dans la collaboration mais il n’avait guère eu à en souffrir, pas plus d’ailleurs que la majorité du milieu culturel français.

Un déjeuner Goncourt dans les années 30

Sacha Guitry profite de la préface qu’il rédige pour ce livre de Benjamin, pour régler lui aussi son compte à ses anciens confrères, dont certains ne valaient guère mieux, en s’adressant à eux : « Aujourd’hui Benjamin est mort, écrit-il rageusement, et j’ai démissionné le jour où déposant les armes, vous m’invitiez à reprendre ma place parmi vous. Considérez cela comme un dernier échec. Et veuillez nous laisser tranquilles maintenant, tous les deux, séparés pour toujours et unis à jamais ».

Aujourd’hui chez Drouant, à mon avis, l’ambiance ne doit pas être moins détestable. Et le vin doit avoir un sale goût de bouchon, mais argent oblige, cela ne transpire pas trop sur la place publique.

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