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Publié par Vendanges littéraires

A la tienne, Henri !

Petites chroniques d’Henri Lhéritier lues sous le platane par le jury des Vendanges littéraires le dimanche 2 octobre à Rivesaltes.

A la tienne, Henri !

J’ai vendu le clocher de Rivesaltes

J’ai vendu le clocher de l’église de Rivesaltes.

Cette nuit, à un Américain qui passait.

Combien en voulez-vous ? m’a-t-il dit.

C’était un Américain qui parlait français mais en dollars.

On est tombé d’accord tout de suite. L’affaire pour les Rivesaltais est sensationnelle : ce type achète et n’emporte pas. Du cash and no carry.

On encaisse notre clocher et on le garde.

Je fais faire à mon village des affaires en or. J’ai du génie, plus que le maréchal Joffre. Je l’effacerai de la mémoire de Rivesaltes.

On me fera une statue. Ou un clocher.

Auparavant il faudra une grande grue. Le type m’a simplement dit qu’en tant que sponsor il devait mettre le nom de sa boite là-haut.

Je me demande s’il ne travaille pas chez Macdonald.

Survol absolu

« Le concept se définit par l’inséparabilité d’un nombre fini de composantes hétérogènes parcourues par un point en survol absolu, à vitesse infinie ».

Quoi ? Qu’est que c’est cette bête ?

Gilles Deleuze définissant le concept.

Bon est-il utile de le préciser ? Je ne comprends rien à cette phrase, je ne sais pas par quel bout y entrer, je ne vois pas comment en sortir, une seule chose me saute à l’esprit, elle est magnifique de complexité. Qu’un type un jour ait pu la concevoir me rend fier d’être un humain.

Ce n’est pas une phrase, c’est un grand vin. Qu’y a-t-il à comprendre dans un grand vin ? Hors ce sentiment de sa grandeur?

C’est une phrase à emporter sur une île déserte, à méditer le long des plages durant les journées sans fin. Nulle chance que l’on vous y découvre avant d’avoir compris une once de sens.

Après « l’obscure clarté », voici avec Deleuze, la lumineuse pénombre.

Chantal Lévêque
Chantal Lévêque

Il avait couché avec l'Amérique

J’ai connu à Rivesaltes, un monsieur à la fortune assez ronde, qu’une flatteuse réputation suivit jusqu’à sa mort. Il affirmait avoir passé une nuit avec Joséphine Baker au temps de sa splendeur. J’admirais ce vieux bonhomme, replié alors sur des positions bourgeoises plus conformes aux bonnes mœurs, lorsque je le voyais passer dans les rues de Rivesaltes ou sous les platanes de la promenade, canne à la main, chapeau sur la tête, gilet tendu sur le ventre. Je n’aurais pas éprouvé plus de fierté, me semble-t-il, si mon village avait produit un sportif renommé, un artiste célèbre ou un maréchal. Je tentais d’imaginer l’heureux élu, quarante ou cinquante ans en arrière, légèrement gris, yeux couleur Chablis, un cigare dans le coin de la bouche, une flûte de champagne à la main, la cravate de travers, enlacé par des danseuses emplumées et excellemment fessues.
Il avait couché avec l’Amérique.

Précarité

Quand je vois une souche s’accrocher à un caillou, un sarment se plier sous le vent, quand je vois une feuille se tourner vers la lumière, quand sous la pluie qui crépite dans les rangées, la terre glisse et ruisselle sur les pentes, crevassant et lessivant jusqu’à la roche, quand le sol cuit au soleil, quand la grappe tremble sous la menace des orages de grêle, quand la maturité lambine tandis que s’approche l’équinoxe, quand les fermentations nous donnent du souci, quand les mises en bouteilles prennent du retard, quand je note l’importance de tous les détails que nécessite le logement du vin : le bouchon, la bouteille, l’étiquette, le carton, la capsule, et le soin qu’il faut apporter à les choisir, quand, inquiet, je guette le sourire de satisfaction d’un client et qu’il met du temps à venir ou ne semble pas assez appuyé ou qu’il arrive trop tard ou jamais, j’ai moi aussi une idée assez précise de la précarité et je comprends ses affres.

Sylvie Coral
Sylvie Coral

Pantomime

Cette comédienne déprimée disait : « Je me suis tuée tant de fois sur scène que s’il m’arrivait de le faire pour de bon, je crois que j’aurais de la peine à y croire moi-même »

Nous sommes cette comédienne. Nous ne vivons pas, nous mimons. Sur le théâtre du monde, nous aimons, détestons, admirons et gesticulons pour la galerie.

Nos actes et nos sentiments sont à usage externe. Lorsqu’il s’agit de les faire ou de les éprouver pour de bon, nous croyons encore à une pantomime.

Il existe aussi des vins pantomimes.

De plus en plus.

Qui font de plus en plus de mal au vin.

Singeant les plus grands, ils nous privent d’un absolu plaisir, d’une pharamineuse découverte quand par miracle, il nous arrive de goûter à ceux-là.

Entretien secret

Il y a son col, son épaule. Son allure. Il y a son cul, j’y songe aussi. Même si c’est peu de chose.

Elle est là, face à moi, droite, immobile.

Et moi je suis impatient, fébrile.

Comprend-elle mon désir ?

Son parfum m’environne déjà.

Mes yeux sont posés sur elle.

Je la connais bien, je sais d’où elle vient.

J’ai marché, couru dans les paysages qui l’ont vu naître. Je devine ce qu’elle peut me dire, je crois l’entendre, je sais qu’elle me parlera du monde comme jamais personne ne pourra le faire.

Qui mieux qu’elle pourrait évoquer mon histoire et le temps, celui qui passe, qui me change, m’accomplit.

Je sais que notre relation sera fulgurante et brève. Et pourtant définitive.

Elle sera mienne et ne retournera plus jamais d’où elle vient.

J’avance ma main, en tremblant. Les gestes du désir ont des fragilités qui le stimulent.

Mon tire-bouchon, lui, en a vu d’autres.

Christian Di Scipio
Christian Di Scipio

Idéal Staline

Dans une scène de Ninotchka, de Lubitsch, on s’informe auprès d’un personnage qui arrive de Moscou de l’épuration stalinienne et des grands procès qui se déroulent là-bas:

- Que se passe –t-il à Moscou ?

- Tout va bien, tout va bien, il y aura moins de Russes mais ils seront meilleurs.

Ne sommes-nous pas nous aussi ces juges asservis ?

Sûrs de la perfection de nos comportements sociaux, nous faisons le procès aux hommes de ne point nous ressembler, comme si nous rêvions de fabriquer un monde ennuyeux.

Que chaque homme soit actif, sain, moral, réaliste, juste, charitable, pur, social, efficace, rentable, pas gênant, obéissant, voilà notre lamentable credo.

Par bonheur, nos faiblesses d’homme nous empêchent de réussir l’homme parfait.

Si ce monde devient idéal, je le quitte.

Naissance d'une bouteille

De temps en temps le soleil fait danser un peu de poussière dans l’air parfumé qui nous entoure et parfois il fait scintiller les cercles métalliques des foudres où vieillit notre vin.

Pas un bruit ou presque rien : nos respirations, le tintement d’un verre, le glougloutement d’un liquide.

Devant nous, quelques bouteilles aux étiquettes mal foutues, manuscrites, des ronds rouges sur la nappe et ce souffle qu’exhalent les bouteilles.

Laurent l’œnologue, Antoine et moi, nous goûtons et regoûtons.

Nous faisons un vin.

Avec cette impression d’accomplir un acte vertigineux qui nous dépasse et nous ahurit.

Mourir de bonne santé

Je ne l’avais pas vu depuis quelque temps. Ce matin, en le croisant, j’ai remarqué ses yeux cernés, ses joues creuses, sa taille filiforme.

- Qu’as-tu ? lui dis-je, presque malgré moi.

- Moi, rien, je suis en pleine forme, je cours, je pédale, pas une cigarette, pas une goutte de vin, je me nourris d’une feuille de salade ou d’une pomme, mon cœur bat à cinquante, mes artères ont la fluidité d’un torrent de montagne, mes mollets me portent où je veux, mes abdominaux ont la consistance du marbre, jamais je n’ai été aussi bien.

Camouflant soudain la couleur rouge de mes joues, rentrant le ventre, abandonnant mon sourire de vivant, je le quittai, honteux de si mal galoper, de fumer parfois, de boire tout le temps, conscient de mes lacunes vélocipédiques, de l’état désastreux de mon cœur, de l’encombrement catastrophique de mes artères, j’eus envie de me cacher, de fuir devant cette allégorie du sport triomphant et le pitoyable aveu de mon épicurisme dévastateur…

Pourtant, me dis-je, après l’avoir quitté, ces yeux battus, ces joues, cette maigreur, cette sportimanie exacerbée … je me retournai sur lui, si sain,…hem, hem…ce type est atteint d’un grave maladie et ne le sait pas encore…

Il est en train de mourir d’une excessive bonne santé.

Éloge de l'infâmie

« On n’est pas beau après l’amour. Mouvements ridicules où on perd chacun un peu de matière. Grandes saletés. »

Quel poète ce Léautaud !

Parlait-il ainsi à chacune de ses maîtresses ?

Il divulgue là une conception, disons mécanicienne, de l’amour.

Au fond, il n’a pas tort. Il y a pas mal de mécanique dans l’amour. Ça tombe en panne, ça s’emballe, ralentit, accélère, ça casse, ça consomme, ça s’allume, ça gicle, ça s’éteint, s’étouffe, vrombit, hoquète.

Oui, l’amour, c’est aussi une histoire d’engrenage et bielles, ça ne manque pas d’élégance pour autant.

Ce Léautaud est infâme. Mais n’écrasons pas l’infâme. Nous avons besoin de lui.

Il nourrit littérairement la part d’infamie qui est en nous. C’est un saint, il se charge de nos péchés.

Nous pouvons lui en être reconnaissants.

Et louer son Journal Littéraire, 19 volumes, huit mille pages, cinquante ans de vie littéraire.

Moi, il me comble.

Michel Gorsse
Michel Gorsse

Demain je montre le haut

Une fois de plus la France est coupée en deux. (Ce devait être un jour d’élection). Ça va être sa fête.

Je tombe justement sur une lettre de Paul Léautaud à sa maîtresse Anne Cayssac.

Une lettre du 28 juillet 1931. La sainte Anne se souhaite le 26 juillet.

Ma chère amie,

…J’ai oublié de souhaiter une fête. Je ne la souhaite pas à la partie d’en haut qui ne vaut rien. Je la souhaite à la partie d’en bas qui est délicieuse – qui l’a été du moins.

Amitiés.

Nous sommes tous les mêmes, incapables d’aimer deux parties en même temps. Lorsque nous aimons le haut, le bas se dérobe et vice-versa.

Avec nous ce n’est guère amusant.

Avec Léautaud, c’est drôle et ignominieux.

Aussi je ne me lasserai jamais de la littérature.

Refus de vente

Dois-je le dire ?

Ma passion pour mes bouteilles est si vive que la seule idée de les vendre m’insupporte.

Je ne peux pourtant pas les boire toutes.

De toute façon bues, elles m’échapperaient aussi.

Je suis touché autant par leur présence que par leur absence.

Mais…mais… ce que je viens de dire ressemble à…

…à une définition de l’amour.

Eurêka, je viens de trouver une définition nouvelle de l’amour, ouais…moi…

Et quand l’amour s’empare de quelque chose, tout peut arriver.

Et quand tout peut arriver la vie mérite d’être vécue.

Mais pourquoi diable en suis-je venu à parler d’amour moi qui ne pensais qu’à mon vin.

England, England

- Connais-tu Londres ?

- Oui, bien sûr.

- Quels coins de Londres ?

- Mais je connais tout Londres, ses parcs, ses intérieurs cossus, ses taudis, ses palais, cette mystérieuse passante du Strand, ce fastueux fils de famille à canne à pommeau d’or et chapeau melon, cette jeune fille malheureuse, ce bourgeois à gilet, ce gamin à l’air loustic, ce financier très méchant, celui-ci très gentil, je connais les bords louches de la Tamise, la sombre tour de Londres, les dentelles de Westminster, je sens l’odeur croustillante des breakfasts, celle des Porto Vintage qui coulent dans les clubs, j’ai sous les yeux le tremblement de la mousse des bières servies dans les pubs, oui je connais tout, rien de Londres ne me laisse indifférent, je suis Londonien.

- Comment y vas-tu, en avion ?

- Non.

- En train, grâce au tunnel ?

- Non.

- Par le ferry ?

- Non.

- Mais…mais alors ?

- Je lis Dickens.

Illusions à perdre

Parfois, canne et haut de forme en main, en compagnie de Lucien de Rubempré, je salue des comtesses au foyer de l’Opéra.

Ou bien, dans un train pour Saint-Pétersbourg, langoureusement assis auprès d’Anna Karénine, je regarde défiler derrière la vitre les immensités glacées de la plaine russe.

Je fréquente des salons où je croise sans cesse Swann et la duchesse de Guermantes.

Je relâche dans tous les ports du monde avec Lord Jim.

Je défriche une île déserte aux côtés de Robinson Crusoé.

Pour une bouchée de pain, avec Tchitchikov, j’achète des âmes mortes.

Je caresse Dulcinée sous les yeux de Don Quichotte.

Je pousse Raskolnikov à assassiner une vieille usurière.

Pire, j’imagine que je bois tout seul un Château d’Yquem 1989.

Carole Vignaud
Carole Vignaud

Expression concrète

Comment des signes convenus, entendus de tous, servant à tout, pourraient-ils représenter des émois intimes, des perceptions, de la brûlure des sens éprouvés par chacun d’entre nous seul.

Ne devrait-on pas inventer une langue spécifique, construite autour de mots inédits auxquels on donnerait des acceptions exclusives adaptées à la nature du vin ?

Aujourd’hui le discours œnologique excelle dans l’anthropomorphisme, il célèbre le corps, la cuisse, les larmes, les jambes, la chair, le nerf. Il brille dans la métaphore, il jongle avec les fruits, les fleurs, les épices, les animaux, on ne compte plus les framboises, les cerises, le foin coupé, l’humus, la violette, le gingembre, la muscade, le tabac, le café, le chocolat, le musc, les champignons, la pluie d’automne dans les sous-bois, c’est gai, c’est poétique, cela peut être brillant mais c’est finalement insuffisant et à vrai dire faux.

Le vin mérite mieux que l’analogie. Il faut lui inventer de toute urgence un espéranto car avant les sens, il y a le sens, l’entendement. Je veux apporter dès aujourd’hui ma contribution à cette œuvre indispensable et prends rang avec quelques verbes purement imaginaires : il flauberte, il mozarte, il mussette, il malrauïse, il stendhale, il prouste, il céline, il joyce, il gauguine, il canalette, il voltaire, il beethove, il goye, il velasque, il turne, il d’ormessonne, il cézanne, il dostoïe, il gionose, il bloye, il conrade…auxquels on pourrait appliquer des définitions à prendre par exemple parmi les suivantes…il est très long, il est plus grand qu’il ne paraît, il veut paraître grand mais il est creux, il éructe et prend aux tripes, il est majestueux, il en fait trop, il a trop de matière, il est fin et élégant, il touche au sublime, il vieillira bien, il est divin, il est grand et il le sait, il est soigné dans les moindres détails, il est pervers, anarchiste, complètement fou, exotique, quel esprit, une charmante fantaisie, quelle tristesse, c’est du délire, oh comment ose-t-on encore faire ça…

Bernard Revel
Bernard Revel

S.

(Passage extrait des « Vêpres siciliennes », version romancée d’un voyage à Paris que firent Henri et son épouse Simone, qu’il désigne dans son livre par la lettre S.)

La seule chose de moi qui tient un peu le coup, c’est elle. Je sais bien qu’en dehors de S. je ne sui rien, que j’ai passé mon temps à mystifier mon monde, à me prévaloir d’un savoir, d’un humanisme, d’une compassion que je porte en bannière, et qui sont autant de qualités que je n’ai pas, leurres, mensonges tout ça, je n’existe et n’accomplis ma destinée uniquement parce qu’elle se tient à mes côtés. Je ne ressemble à moi-même que dans le halo de sa lumière. Débiteur infini et obéré, je lui dois tout, de ce que je suis à ce que je parais être. Elle me désigne des directions vers ce que je devrais être et ne serai jamais.

Voyager près

Aujourd’hui, on voyage loin.

Découvrir un pays, des hommes, un art de vivre n’est plus l’essentiel. L’essentiel est d’aller le plus loin possible.

Peu importe où.

Loin, seulement loin.

Hélas, le monde rapetisse sans cesse.

D’un saut on en atteint le bord où l’on rencontre plus sûrement son voisin qu’en bas de notre rue.

Désormais tout est à notre porte.

Revient alors le moment de voyager près.

D’aller au plus près des choses, des lieux, des hommes.

J’ai soif

J’ai des soifs inextinguibles.

J’ai soif de livres inédits.

J’ai soif d’auteurs à découvrir.

J’ai soif de paysages à admirer.

J’ai soif d’hommes et de femmes à rencontrer.

J’ai soif de vins à déguster.

A boire, à boire, s’il vous plait.

J’ai le sentiment d’écrire dans un désert.

Je suis un adepte du vin « coup de pied au derrière ». Je n’attends pas d’un vin qu’il me rassure ou me conforte dans mes goûts, je veux au contraire qu’il me bouleverse, qu’il me plonge dans d’ineffables doutes.

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