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Publié par Bernard Revel

 

 

Dieu et moi de Jean Soler

(Editions de Fallois, novembre 2016, 340 pages, 22 euros)

Le titre de ce livre en offusquera plus d’un : « Dieu et moi ». Pourtant, Jean Soler n’aurait pu mieux trouver. S’il est un auteur qui peut se mettre au même niveau que ce Dieu-là -le Dieu unique- c’est bien lui. Il ne l’a pas rencontré, certes, et pour cause. Mais il l’a étudié comme personne peut-être ne l’a fait avant lui. Ou plutôt, il a étudié les livres dits « révélés », en particulier la Bible. Il en a tiré une œuvre qui, si nous étions tous doués de raison et non aveuglés par des croyances, règlerait une fois pour toutes la question des religions. Des « Origines du Dieu unique » à « La violence monothéiste », Jean Soler démolit pierre à pierre l’édifice construit il y a 2300 ans par des prêtres qu’il qualifie de « faussaires », « immense mystification dont la moitié de l’humanité continue à être dupe ». Aux six livres qu’il a écrits, il ajoute ce « Dieu et moi » qui clôt en quelque sorte le sujet et dont le sous-titre annonce la couleur : « Comment on devient athée. Et pourquoi on le reste ». Cette formulation ironique n’annonce pas un livre de recettes mais l’éclairage d’un parcours qui, conduit autant par le hasard que par la volonté, l’a mené par de multiples détours, sur des voies jusque là impénétrées de la Bible.

Rien dans ses origines ne prédisposait Jean Soler à devenir sur le tard celui qui découvrirait comment fut inventé le monothéisme. Né à Arles-sur-Tech en 1933, d’une mère très pieuse dont la famille possédait en Haut-Vallespir une chapelle romane, et d’un père issu de l’immigration espagnole qui exploitait une scierie, il fut un enfant croyant et studieux comme son frère et sa sœur. Dans cette famille soudée « comme les cinq doigts de la main » où on se parlait en catalan, le seul livre était le Petit Larousse « posé sur un buffet ». Elève brillant, surtout en français, Jean se retrouve, après le lycée Arago de Perpignan, en classe de khâgne à Montpellier. Une nuit, seul dans une cour, sous un ciel étoilé, lui vient soudain cette « révélation à l’envers » : il n’y a pas de Dieu. Voilà comment on devient athée. Et pourquoi on le reste, c’est toute l’histoire de sa vie.

Dans un récit qu’il sait rendre attrayant par la grâce d’un style limpide, Jean Soler revient sur son passé, non pas de façon chronologique, mais comme remontent à la surface les souvenirs, certains en appelant d’autres pour former, par touches successives, le portrait le plus fidèle possible. Nous le suivons à Paris où il prépare l’agrégation, en Algérie où il est soldat puis professeur pendant « les événements », au Lycée international de Fontainebleau où il enseigne le français. Ce jeune homme doué, amateur de canulars, passionné de théâtre, s’essayant à l’écriture d’une pièce, à composer des poèmes, se cherche. Une carrière d’enseignant ne l’intéresse pas. C’est un camarade de khâgne qui, par le plus grand des hasards, le met sur les rails des relations culturelles internationales. Il dirigera tour à tour les centres culturels français de Varsovie, Tel-Aviv, Téhéran, Bruxelles, se passionnant pour un métier qui lui donne l’occasion de parler de Camus à des étudiants polonais, de discuter pendant des nuits arrosées de vodka avec Jacques Brel, de tenir compagnie à l’actrice Jean Seberg pendant que son mari Romain Gary faisait des conférences ou d’accompagner Ionesco dans une tournée à travers l’Iran. Il rencontre aussi à Varsovie, une jeune Autrichienne « très jolie, rousse avec des yeux verts, svelte et souple » qui avait été danseuse à l’Opéra de Vienne. Maria deviendra sa femme à Tel-Aviv. Nommé en Israël contre sa volonté en 1968, Jean Soler est très vite stimulé par ce « très vieux peuple » qui « avait bâti, en vingt ans à peine, une jeune nation très performante dans tous les domaines ». Il s’y immerge si bien que, bientôt, il se lance un défi : résoudre l’énigme des interdits alimentaires dans la Bible. Et il y parvient. Après quatre ans en Israël, voici l’Iran du Shah où il se lie d’amitié avec le premier ministre Hoveyda qui sera exécuté lorsque les islamistes arriveront au pouvoir. Ce passage dans ce qui fut l’empire perse est l’une des grandes chances de sa vie : il lui permettra de découvrir plus tard comment le peuple juif a fait de Yahvé, son dieu national, le Dieu unique.

Mais avant de retrouver les chemins de la Bible, Jean Soler va sillonner pendant plusieurs années les routes du sud de la France avec la casquette de directeur régional des Affaires culturelles pour la Région PACA. La mission est épuisante et exaltante. Elle se terminera par un accident de la route et une longue dépression nerveuse. De cette époque bouillonnante avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, il retient surtout l’amitié qui le lie au poète René Char et sa dernière rencontre avec lui : « Je savais que je ne le verrais plus et j’avais du mal à distinguer la route à travers mes larmes ».

Et puis, nouveau coup du hasard : le Quai d’Orsay propose à Jean Soler de revenir en Israël, au même poste qu’il occupait vingt ans plus tôt. C’est pendant ce second séjour que, peu à peu, l’idée de faire des recherches sur la Bible s’impose à lui. Israël avait changé. La chasse au profit avait remplacé l’appel du kibboutz. Le sort des Arabes de Palestine avait empiré. La guerre du Golfe a éclaté. Jean Soler s’évade quand il le peut de cette réalité morose pour participer à la rédaction d’une « Histoire universelle des Juifs », étudier l’hébreu afin de mieux comprendre la Bible, faire une retraite studieuse auprès des dominicains de l’Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem. Il rentre au pays natal à 60 ans pour se consacrer, dans sa maison des Albères, à l’écriture de ses livres. Les ennuis de santé qui, après l’avoir frappé, frappent Maria, ne l’arrêtent pas dans cette entreprise de longue haleine qui se termine par ce livre. « La clairvoyance n’est pas une question de gènes mais de volonté », écrit-il dans les dernières pages. Et plus loin : « J’ai essayé de voir clair et d’ouvrir les yeux des lecteurs qui étaient disposés à les ouvrir ». Clairvoyance, clarté, tels sont les mots qui définissent le mieux l’œuvre de Jean Soler.

Bernard Revel

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CL 16/11/2016 14:42

Un beau parcours qui gagne à être connu... une belle révélation, sur ce blog !