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Publié par Bernard Revel

Paul Pugnaud devant son domaine de Belle Isle à Lézignan.

Paul Pugnaud devant son domaine de Belle Isle à Lézignan.

J’avais un peu plus de vingt ans. Dans ma petite ville audoise, en ce temps-là, il était fréquent de voir passer des chanteurs, des comédiens, des politiciens, enfin toutes sortes d’artistes. J’y ai vu comme je vous vois Jacques Brel, Charles de Gaulle, Léon Zitrone. Mais des écrivains, jamais. C’était une espèce invisible. Du moins en chair et en os. Ils étaient en photo dans les journaux, ils passaient parfois à la télévision, répondant gravement à des questions graves posées par des messieurs pensifs qui fumaient la pipe. C’était en général des gens âgés, tirés à quatre épingles, qui pesaient chaque mot et plaçaient des imparfaits du subjonctif au bon endroit. Ils semblaient vivre et penser à des hauteurs inaccessibles. En tout cas pour moi.

Et pourtant, dans ma petite ville, il y avait un écrivain. Je l’ai découvert le 9 avril 1970 en ouvrant le journal. Soudain m’était révélé que vivait à Lézignan-Corbières, un poète nommé Paul Pugnaud qui venait d’obtenir le Prix Antonin Artaud de poésie pour un recueil intitulé « Minéral ».

 

L’auteur de ce long article précisait qu’il était né en 1912 à Banyuls-sur-Mer, qu’il avait collaboré dans sa jeunesse au Coq catalan d’Albert Bausil et Charles Trenet, qu’il était allé vivre à Paris où il avait connu Milosz, Giraudoux, côtoyé Breton et les surréalistes, qu’il avait été proche d’Aristide Maillol et qu’il vivait à présent au domaine de Belle-Isle, lieu bien connu des Lézignanais.

Tu parles d’un domaine ! Un château, en réalité. Pour moi qui habitais à l’autre bout de la ville, dans un quartier appelé la Cuque, nom qui lui vient des lentes de poux qui devait y proliférer jadis, ce qui vous donne une idée de son standing, le château de Belle-Isle, c’était Versailles.

Sur la photo parue dans le journal, la physionomie du poète me paraissait très intimidante. Je rêvais de le rencontrer quelque part sur l’avenue, à la boulangerie, au bureau de tabac, chez le coiffeur, que sais-je. Mais les écrivains ne perdent pas leur temps à traîner dans les rues et à faire les commissions. Du reste, si je l’avais rencontré par hasard, j’eusse été si troublé que, le rouge au front, le souffle coupé, je me fusse pétrifié sur place. Voilà que je m’exprime à présent comme Mauriac à « Lectures pour tous ». Il faut que je me ressaisisse.

Non, je ne risquais pas de le rencontrer. Je l’imaginais, enfermé jour et nuit dans son bureau, seul avec sa bibliothèque, entièrement voué à son œuvre. Je savais ce que c’était, la condition d’écrivain : j’écrivais moi-même. En cachette. Quelle honte, en effet, si mes parents l’avaient su. Pour qui me prenais-je ?

Je me suis précipité bien entendu chez le libraire pour acheter « Minéral », la plaquette primée. Les premiers vers m’ont littéralement frappé :

« Les mots ont froid dans la mémoire des hommes

Quand la tête de chien du souvenir

Hume la laine rêche de la terre ».

J’ai dû me les répéter des millions de fois depuis. Ils me touchent avec la même force que « Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle » ou bien  « Lorsque je descendais des fleuves impassibles » ou encore « Ce toit tranquille où marchent des colombes ».

Quelque temps plus tard, le journal annonça une soirée poésie consacrée à Paul Pugnaud à la Maison des jeunes. J’avais assisté un jour à l’une de ces réunions. Elle était animée par Yves Durand, un farfelu qui se faisait appeler « le poète pédalant des Corbières ». Quand la salle le permettait, il tournait autour du public sur sa vieille bicyclette et déclamait en zozotant des textes aussi farfelus que lui.

Je n’étais plus revenu à ces soirées dont je connaissais un peu l’organisatrice, une dame à qui j’avais eu le malheur d’avouer mon admiration pour l’auteur de « Minéral ». Mais je n’allais pas laisser passer l’occasion de voir enfin en chair et en os un vrai poète.

Nous étions assis en cercle. La dame a présenté Paul Pugnaud. Il était à côté d’elle, sérieux, réservé, gêné peut-être de se retrouver au centre de l’attention. Rien à voir, en tout cas, avec le poète pédalant. Je m’étais trouvé une place discrète, assez loin de lui et je le dévorais des yeux. J’avoue que j’ai presque tout oublié du déroulement de cette soirée. Paul Pugnaud a peut-être lu quelques poèmes. La dame a sans doute essayé de faire réagir l’auditoire. Mais on voyait bien que les gens ne savaient quoi dire. J’entends tout à coup qu’elle prononce mon nom. Elle me demande d’expliquer ce qui, dans la poésie de Paul Pugnaud, pouvait intéresser un jeune comme moi. J’aurais pu la tuer. Ma tête ne fut soudain qu’un trou noir. J’ai rougi comme une tomate et j’ai balbutié quelque chose comme : « Vous me gênez… » Je n’avais plus qu’une envie : disparaître. Et, dès que je l'ai pu, avant que la soirée ne se termine, je me suis éclipsé.

Voilà quel fut mon premier contact avec Paul Pugnaud.

Mais je n’en suis pas resté là.

Bernard Revel

(A suivre)

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