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Publié par Bernard Revel

J’avais 20 ans et je me considérais comme un écrivain, n’est-ce pas. Personne ne s’en doutait encore mais j’étais prêt à m’imposer à la face du monde. J’avais en effet terminé un roman. Un vrai. Ma lamentable prestation de la Maison des jeunes (voir la première partie de ce récit) n’avait fait que renforcer mon envie de rencontrer Paul Pugnaud. 

J’étais assez content de mon roman. Il était très bien écrit. Je veux dire, je l’avais rédigé à la main, avec un stylo à encre bleue, et je m’étais appliqué à former de belles lettres. Sur plus de 200 pages serrées, ce n’est pas évident. J’en ai gardé longtemps un cal sur le majeur de la main droite. J’avais fait plusieurs brouillons avec plein de ratures, et là, c’était la version définitive, très propre, agréable à lire. Je l’ai toujours quelque part dans mes archives. Il m’arrive de tomber dessus. Je reconnais que sur la forme, il n’y a rien à dire. C’est cela qui m’avait donné du courage, ce jour-là. Une si belle écriture ne pouvait qu’impressionner favorablement l’écrivain.

J’avais envoyé mon manuscrit à des éditeurs connus. Tous m’avaient répondu négativement sauf un qui acceptait de le publier contre une participation financière. J’ignorais à l’époque la pratique du compte d’auteur. Paul Pugnaud, j’en suis sûr, me conseillerait.

J’ai longtemps hésité quand même.

Et puis, un jour, mu par une impulsion qui, aujourd’hui encore m’épate, moi qui ai tant de mal souvent à faire le premier pas, j’ai pris mon manuscrit, j’ai sauté sur ma mobylette bleue et j’ai traversé toute la ville dans un état second. Le château de Belle-Isle, je l’avais repéré depuis longtemps, échafaudant toutes sortes de scénarios pour entrer en contact avec le grand homme. Je faisais le tour du parc. J’essayais d’apercevoir un signe de vie à travers le feuillage. En vain. J’avais même envisagé une fois de me coucher à l’entrée de la propriété et de crier au secours comme si j’avais été victime d’une chute. Mais j’avais craint d’être démasqué. Un écrivain, ça lit au plus profond des âmes.

Donc, ce jour là, dans un état de plus en plus second, j’ai arrêté ma mobylette devant l’entrée du château et, mon manuscrit sous le bras en guise de bouée de sauvetage, j’ai appuyé sur la sonnette comme on se jette à l’eau.

Rien ne semblait bouger à l’intérieur, je pouvais encore m’enfuir. L’idée m’a effleuré mais la porte s’est ouverte. J’avais devant moi une dame et je ne me souviens plus si j’ai seulement pu articuler une parole. Je crois que quand elle a vu ce jeune ahuri avec son cahier, elle a tout de suite compris. Elle aurait pu me dire : il n’est pas là, ils est occupé, il ne faut pas le déranger. C’était logique, non ? Pas du tout. Elle m’a fait entrer. Je n’ai même pas eu la force de regarder autour de moi. Nous avons dû traverser un couloir. Je ne me souviens que d’une chose : soudain, j’étais dans le bureau de l’écrivain.

Exactement comme je l’avais imaginé : quelques meubles anciens et plein de livres. Il était là, au milieu, debout, souriant, le front haut, le visage assez sévère mais le regard doux. Je restais muet. Les quelques phrases que j’avais préparées m’avaient fait faux bond. Je me sentais bête.

 

Mon manuscrit si bien écrit.

Mon manuscrit si bien écrit.

Il a jeté un œil sur mon manuscrit, m’a posé quelques questions sur l’histoire, sur le personnage qui dit « je ». Il m’a demandé si c’était autobiographique. J’avais rêvé, moi, dans ma grande naïveté, qu’il lui suffirait de lire quelques pages pour être emballé au point de téléphoner sur le champ à un éditeur ami. Emballé, il ne le fut pas. Il me donna quelques conseils. Il m’engagea à travailler encore et toujours, à être patient et me recommanda d’éviter tout recours au compte d’auteur. Il me rendit le manuscrit. J’ai bafouillé des remerciements et j’ai filé pleins gaz sur l’avenue.

Voilà c’est tout.

Nous avons échangé, au fil des années, une petite correspondance. Paul Pugnaud m’encourageait dans mes démarches auprès des éditeurs. « Attendre n’est jamais inutile, m’a-t-il écrit dans une de ses premières lettres. Il se produit une décantation favorable à une meilleure appréciation de l’œuvre. Elle s’éloigne, on la juge mieux. On devient plus objectif, on la « voit » enfin sous un jour plus net, moins liée au temps de la création, plus détachée de soi ». Mais j’étais si impatient ! J’ai fini par succomber à la tentation du compte d’auteur. J’ai eu tort. Ce fut un fiasco. Mon livre m’a coûté cher. Il est passé inaperçu. Et j’ai dû décevoir Paul Pugnaud.   

Lorsque je suis devenu journaliste et que j’ai publié des articles sur ses recueils, il m’envoyait toujours un mot de remerciements, m’invitant à venir le voir : « N’hésitez pas à pousser jusqu’à Belle Isle où vous serez toujours le bienvenu ».

Nous ne nous sommes jamais revus depuis ce jour où il avait accueilli en son château ce jeune homme qui rêvait d’écrire. N’empêche : je n’ai jamais cessé de le rencontrer.

Bernard Revel

 

(A suivre)

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