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Publié par Bernard Revel

Je n’ai rencontré Paul Pugnaud qu’une seule fois, très brièvement, il y a fort longtemps (voir les volets 1 et 2 de cette chronique). Et encore, ce ne fut même pas une rencontre. J’étais devant lui, paralysé de trouille, incapable de prononcer une seule phrase qui tienne debout, ignorant presque tout de lui, sinon quelques vers qui valsaient dans ma tête :

« Les mots ont froid dans la mémoire des hommes

Quand la tête de chien du souvenir

Hume la laine rêche de la terre ». 

Je n’ai rencontré qu’une seule fois l’homme mais, à travers ses poèmes, il ne m’a jamais quitté. Ses recueils publiés jusqu’à sa mort en 1995 me rappelaient régulièrement qu’il était toujours là, en sa Belle Isle, tel un roc confronté à la puissance de la nature (1).

Les poèmes de Paul Pugnaud ne s’expliquent pas. Chacun les reçoit comme il peut. A chaque lecture ils peuvent prendre un sens différent. Ils sont de tous les temps, d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Ils sont contemporains d’Homère autant que de Montaigne ou de Valéry. Et encore ce n’est pas exact. Je dirais plutôt qu’ils sont hors du temps. Hors de l’histoire, hors des civilisations. Ce sont des « instants sans passé » pour reprendre le titre d’un de ses derniers recueils.

Je les vois comme des pierres qu’on ramasse au hasard d’une promenade ou qu’on reçoit en pleine figure, chacune gardant son mystère bien qu’elle porte en elle quelque chose du monde depuis son origine jusqu’à sa fin.

Ce que j’imagine en lisant « Atterrages » (1977) où tout est vivant et en même temps péril et révolte, c’est tout simplement la fin du monde.

La mer « s’étale et gémit comme une bête ».

« Les rares arbres se révoltent contre le ciel qui ne parvient pas à les soutenir. La terre seule les arrête ».

Les éléments se livrent une lutte sans merci. L’homme sent tout autour de lui une menace. « Le monde est là comme une pierre fichée dans le sol mou, prête à s’y enliser et à disparaître, avant que le cri ne surgisse appelant un secours qui ne vient pas ou qui vient trop tard ».

« Les hommes effleurés par les branches s’éveillent au moment où ils se sentent ligotés ».

La nature est vivante et les soumet à sa loi. « Ils s’étendent sous l’averse et n’ont qu’un désir : se fondre dans cette terre et dans cette eau ».

Ils ne peuvent même plus compter sur l’écriture. « Les mots eux-mêmes ne sont plus là pour appeler les images parties et, dans le déroulement des traces, ils restent enfouis comme les herbes ».

Comme disait Léo Ferré : « Il n’y a plus rien ».

Dans « Ombre du feu » (1979), le chaos continue. Le soleil et la nuit se disputent une nature toujours hostile à l’homme. La  roche « vole en éclats » et devient poussière « sans pouvoir effacer » toutefois « la trace de nos pas ».

Les êtres que décrit Paul Pugnaud sont aussi « dépaysés » que s’ils marchaient sur la lune. La terre « menace les vivants ».

Mais très vite apparaît l’eau : la source qui « transfigure le désert » et surtout la mer qui joue avec le sable et les roches. Et, petite lueur d’espoir enfin, l’homme qui « guide la sève et perpétue la vie endormie » semble trouver sa place dans le chaos.

Dans « Le jour ressuscité » (1985), il écoute « le murmure de l’herbe », observe « l’échine de la montagne », redoute « le grand sommeil des pierres ». Comment échapper aux fils « qui nous ligotent et nous lient à chaque objet » ?

Les mots, cette fois, survivent au « grand silence minéral ». Ils sont lavés de leur sens familier et brillent et brûlent comme des braises. Mais la question reste entière : comment « continuer à dessiner des lendemains » quand « une feuille qui tremble suffit pour ébranler la terre » ? « Nous resterons soumis aux choses », soupire Paul Pugnaud. Nous n’échapperons pas  « à la révolte des objets ».

« Dure est la mer comme une pierre », « un couvercle de nuit » pèse sur nous, « cernés par les rafales nous errons sans savoir ».

Et puis survient, inattendue, « la fête où le jour éclate ». C’est « le jour ressuscité » et ce jour ressuscité c’est, à mes yeux, la poésie, cet « art des lumières » selon la citation d’Eluard mise en exergue du recueil.

« Les oiseaux sont venus / Marcher au ras des vagues / Leurs pattes ont griffé / Le visage de l’eau ».

Dans « Instants sans passé » (1991) ces vers me touchent profondément :

          « Disons adieu à ces images

          Que nous ne reverrons jamais

          Elles s’unissent à l’absence

          De tout désir et ont laissé

          Leur part qui se mesure à nous ».

Bernard Revel

Paul Pugnaud reçoit la médaille de la Ville de Lézignan des mains du maire de l'époque (débuts années 90) Pierre Tournier.

Paul Pugnaud reçoit la médaille de la Ville de Lézignan des mains du maire de l'époque (débuts années 90) Pierre Tournier.

(1) Paul Pugnaud est mort à Lézignan-Corbières le 13 juin 1995. Son fidèle éditeur René Rougerie a publié plusieurs recueils posthumes : « Ecouter le silence » (1999), « Aux portes interdites » (2005), « Les jours pulvérisés » (2015). La même année, un dernier recueil, « Sur les routes du vent », est publié par les éditions Folle Avoine. 

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