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Publié par Bernard Revel

Odette Traby devant la galerie de l’If avec Michel Gorsse (à gauche), le peintre mongol Ganbaatar Choimbol et Gilbert Desclaux (à droite).

Odette Traby devant la galerie de l’If avec Michel Gorsse (à gauche), le peintre mongol Ganbaatar Choimbol et Gilbert Desclaux (à droite).

Cabochard de la dernière pluie, je n’ai pas connu l’Odette de la grande époque, celle des Briqueu, Le Goff puis Salgas, Quéralt, Desclaux, Gorsse. Je ne pouvais partager avec elle aucun passé, aucune de ces complicités que tissent les longs compagnonnages ou tout simplement quelques vieux rires pas tout à fait éteints. Mais n’ayant raté, ces dernières années, aucune soirée de la Licorne d’Hannibal en sa galerie de l’If sur les hauteurs d’Elne, je l’ai un peu approchée, vieille dame discrète semblant indifférente à l’exubérance ambiante. Les grandes effusions, les belles paroles, les simagrées, ce n’était pas du tout son style. Et pourtant, elle les aimait « ses » Cabochards en tous genres, les lyriques, les rimailleurs, les émouvants, les cabotins, les rigolos. Ils étaient un peu ses enfants. Elle les recevait chez elle, sans chichis mais avec cette simplicité qui est la marque des vraies générosités. Nous l’appelions « la Reine-mère ». Si peu reine pourtant et tellement mère. Une sorte de mère universelle, à la manière de la Jeanne de Brassens. Elle avait un sacré caractère, parait-il. Ses intimes en savent quelque chose. Dans ses rares paroles, perçaient parfois ses fortes convictions de gauche, son amour pour la peinture, sa passion pour des poètes chers à son coeur dont elle lisait à haute voix devant nous, et comme si elle s’excusait de se mettre pour une fois en avant, des vers qui l’avaient marquée. Et puis, elle s’effaçait dans son coin pendant que nous cabochardions en paroles, en chansons et en picolant un peu aussi. Coups de gueule et gueules de bois.

Avant de s’en aller discrètement pour le grand voyage dans la chaleur du mois d’août, Odette Traby avait demandé à « ses » Cabochards de faire une dernière fois la fête à la galerie de l’If. Alors, nous nous sommes tous retrouvés samedi 10 décembre dans ce lieu plein de nos souvenirs et avons essayé de nous rendre dignes de son attente en faisant souffler jusqu’au bout de la nuit l’esprit de l’If.

S’il est un type qui incarne parfaitement l’esprit des « authentiques Cabochards de l’If », ne cherchez pas, c’est Michel Gorsse. Homme du verbe et de la gouaille, grand émetteur de chaleur humaine, il est aussi un écrivain rare qui, hors des sentiers battus, se joue des mots pour explorer allègrement nos petites vies dans leurs moindres recoins. Si sa plume alerte rend vivant le récit de ses aventures (« Le chemin des chants d’oiseaux », « Tsiin Tsiguidi »), elle est aussi experte dans l’art de décortiquer les mots pour en extraire de la poésie et du rire. A « Divagalâmes » paru il y a quelques années, s’ajoute à présent « Sieste et décroissance », recueil de textes courts qui, toujours dans la veine d’une approche loufoque, anticonformiste et quelque peu désabusée, nous amusent beaucoup tout en nous questionnant sur nos façons de vivre.

Dans sa « tour de babioles », là-bas dans la montagne, Michel Gorsse passe pour un hurluberlu. Il faut dire qu’il est bizarre quand même. Il se pose de drôles de questions. Que sait-on de la moule ? A quoi sert le p du mot trop ? Faut-il croire au Père Noël ? Attention aux réponses ! Elles déménagent. Il lui vient aussi des idées étranges : déplacer la montagne de deux mètres, par exemple, faire campagne pour la culture de l’ortie. Sa femme le qualifie de baroque. Lui se sent yéti dans l’âme. Pourquoi pas ? Ses docteurs lui ont détecté un minuscule cerveau, genre petit pois. Qu’il me permette d’en douter. Si, comme il le soutient, son inspiration « chauffe dans les côtes et s’emballe dans les descentes », c’est qu’elle ne chôme pas. Connaissez-vous quelqu’un, à part lui, qui se souvient de sa vie antérieure de géranium, qui a découvert comment la mémoire fut inventée, qui se transforme en bloc de pierre pendant quarante jours, qui a connu le jour où Dieu nous abandonna ? J’en passe et des meilleures.

Ce livre fourmille d’idées, extravagantes bien sûr, bien troussées aussi, qu’une chute implacable, inattendue ou drolatique, exécute en trois ou quatre mots.

Mais si Michel Gorsse ne se prend pas au sérieux, s’il a l’air de délirer, il n’en cerne pas moins des vérités dans lesquelles nous sommes empêtrés. Le monde étant ce qu’il est, comment nous en sortirions-nous s’il n’y avait, pour « prendre la tangente », le rire, la poésie, la tendresse. Ils sont l’oxygène de ce livre où la gravité aussi n’est jamais complètement absente. Quelques clins d’œil à des proches, de la tendresse pour des artistes, une larme pour une jument morte, brouillent parfois les pistes et nous amènent à réfléchir à la profondeur de l’ensemble. De même, l’éclairage décalé que donnent les dessins de Bernard Combes nous invite à une lecture qui, par sa poésie lunaire, ajoute une nouvelle facette à ce plaidoyer vibrant pour la sieste, la décroissance et la joie de vivre malgré tout.

Bernard Revel

« Sieste et décroissance » de Michel Gorsse. Dessins de Bernard Combes. Asile Poétique, 173 pages, 10 euros.

Michel Gorsse a été lauréat du Prix Vendémiaire des Vendanges littéraires 2011 pour son livre «Divagalâmes». Il a rejoint début 2016 le jury des Vendanges littéraires.

 

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