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Publié par Chantal Lévêque

"Une femme au téléphone" de Carole Fives

Editions Gallimard, collection l’Arbalète, janvier 2017, 99 pages

Attention : lecture-plaisir ! Carole Fives (photo ci-contre) signe une centaine de pages de tragi-comédie, de drôlerie, de fantaisie… et c’est vivant, c’est vrai, c’est émouvant. Tout est dans le titre du roman. Une mère au téléphone, avec sa fille. Elle geint, s’extasie, aime, pleure, râle (beaucoup !), papote, critique, moralise… s’enthousiasme et puis soudain s’insupporte. Selon l’humeur du jour, ce qui lui tombe sur la tête ou tout simplement le temps qu’il fait.

C’est à sens unique : il n’y a que la mère qui parle, mais on devine à mots couverts les réactions de son interlocutrice. Son portrait prend forme petit chapitre (succulent) après petit chapitre (horrifiant). La vie, quoi ! Celle d’une femme divorcée qui vient de passer le cap de la soixantaine, mais qui tient à rester dans le vent. L’amour, elle y croit toujours… enfin, celui d’un homme « gentil, très gentil » qui viendra lui faire le jardin et qui soit un peu bricoleur aussi… en fait qui prendra en charge tout ce qui complique l’existence d’une femme seule, avec une petite retraite ! Sur Meetic, AdoptUnType ou Edarling elle s’inscrit… et découvre les aléas des rencontres virtuelles. Ça commence toujours bien, elle se fait des idées… et puis patatras ! Jamais le bon, « y’a que des gens à problèmes » (et elle se compte dedans, lucide !)

« Non, non, je suis encore sur internet. Je me suis mise sur AdoptUnType. Tu ne paies rien et en plus tu vois les autres femmes, tu vois la concurrence. Y’en a une qui a écrit J’ai besoin d’aide. Carrément. Un sourire, un regard, c’est peut-être le début d’une belle histoire. Une autre qui s’appelle Bienperdue, elle demande qu’on lui fasse un petit signe. Elle est encore pire que moi, celle-là. Et elle : Aimez-vous les uns les autres, non mais, elle ne veut pas qu’on tende l’autre joue non plus ? C’est terrible tout ce que je lis ici, terrible. »

Et bien sûr, elle déborde souvent du cadre, se mêle de ce qui ne la regarde pas. Comme de l’éducation des enfants, par exemple : « ça a tellement changé en deux générations, avant, je te jure, s’ils pleuraient, on les tapait, et maintenant, c’est fou, on les console. Et le petit, dès qu’il crie, dès qu’il hurle, au lieu de le disputer, il faut voir comme il se fait embrasser, câliner ! C’est moi qui ai envie de hurler ! Je me souviens de mes parents, si j’osais ouvrir la bouche, c’était la raclée assurée, et lui, avec ses gosses, il fait tout le contraire, c’est à n’y rien comprendre. Je ne supporte pas de voir ça, ça me rend folle. »

Le style est tonique, cash… comme on se parle au téléphone, mais sans les formes, sans tabous, plutôt hystérique pour traduire la parole de cette mère un peu « maniaco-dépressive à tendance casse-couilles » (dirait son fils !). « Tu es enceinte ? Ah bon ? Et tu vas le garder ? Mais qui va te le garder ? »

Une maman ça pense à tout. Mais celle-ci se permet tout, quand elle est malheureuse. Ce sont des Scuds qu’elle lui envoie. Comment couper le fil, couper les ponts ? doit-elle se dire, la fille. On n’en a qu’une, de maman ! Ladite maman ne se gênant pour le lui dire ! Hum… chantage affectif !

Ces petits monologues à l’état brut, pleins de légèreté et de sincérité n’ont l’air de rien et pourtant, à lire entre les lignes, ils sont riches d’une vérité universelle. La solitude, la sensation d’inutilité : « Avant je me raccrochais à ma baraque, à un mec, aux tracas de la vie quotidienne, maintenant mes seuls repères, c’est vous mes enfants », le sentiment de vide qu’il faut combler… avec une amie : « Je vais faire un tour chez Colette, ça me passera un moment », avec des séries télé à la noix, Internet, un voyage en Tunisie… et les coups de fils, bien sûr, à sa fille.

« Appelle-moi le matin vers huit heures et le soir vers dix-neuf heures, au moment où la nuit tombe, non, juste avant, vers dix-huit heures trente, c’est une heure que je déteste quand le jour s’en va, quand les gens rentrent chez eux et que moi je suis seule. »

Et si ce n’était que ça, juste des coups de blues, comme tout le monde ! Mais il y a aussi sa chimio et son passage en HP pour dépression (« avec un grand D ! »). Sauf que lorsqu’elle vous dit qu’elle n’a jamais été aussi bien coiffée, qu’avec les pauvres tifs qu’elle avait, si elle avait su, il y a longtemps qu’elle aurait essayé les perruques… comment ne pas rire (jaune, mais rire quand même !). Le discours est souvent de l’ordre de l’autodérision, avec un franc-parler désopilant, mais sur fond de vérités bien assénées. Et l’on ne peut que sourire et se dire que tout le monde est logé à la même enseigne, tout compte fait !

Foisonnant de paroles contradictoires (on ne fait pas mieux comme personnage « soupe au lait »), d’auto-analyses loufoques qui la renvoie systématiquement à son passé (le bilan de la soixantaine !) et puis aussi d’analyses tout court avec ses psys (elle n’en a jamais fini ! et elle se demande comment ils faisaient les gens avant, quand il n’y en avait pas… ils devaient mourir complètement fous !) Ces mots-là sont ceux d’une femme qui peine à faire le deuil de sa jeunesse, qui fait contre mauvaise fortune bon cœur, qui cherche à ne pas perdre la face, qui se bat contre les turpitudes d’une existence devenue sans but et qui alors se raccroche aux enfants… lesquels vivent bien évidemment dans une autre galaxie. Eternel fossé des générations ! Des enfants qui deviennent des parents… n’est-ce pas un peu trop tôt ? Et comment faire avec une mère qui ne baisse pas encore pavillon ?

A défaut de ne pouvoir écrire elle-même : « Dis-moi, je ne savais pas que c’était aussi dur l’écriture, je raconte, ça s’enchaîne. C’est logique, c’est chronologique. Je me relis et alors là : c’est la CATA. »… elle la pousse, sa fille, à tout raconter… « Ecris, écris sur tout ce qui se passe, je leur ai dit à tous « ma fille est écrivain, je lui confie tout, elle va témoigner ». J’espère que tu prends des notes, hein, de tout ce que je te dis. Il faut que t’écrives là-dessus ».

Dont acte. Elle a écrit, Carole Fives, avec des accents de vérité qui semblent bien éloignés de la pure fiction. Même s’il y a écrit « roman » sur la couverture. A l’heure du portable et de la désinhibition totale : dans un train, sur une terrasse de café ou en attendant son tour à la boulangerie, qui n’a pas surpris ce genre de petits bouts de conversation ?

C’est actuel, rafraîchissant, déculpabilisant (autant pour les mères que pour les filles !) et c’est aussi une nouvelle forme d’écriture. Dans le passé, il y eut ainsi – à sens unique - les correspondances, les journaux intimes… Il y a maintenant des livres en forme de retranscriptions de SMS et MMS*… et voici celui de séances de téléphonage prises sur le vif pour dire l’intime entre mère et fille. Pourrait-on imaginer ce genre d’ouvrage, dans cette forme, d’une relation père-fils ? « Un homme au téléphone » ? Rien de moins sûr, mais la porte reste ouverte !

Chantal Lévêque

* Lire dans ce blog la note de lecture : Monica Sabolo « Tout cela n’a rien à voir avec moi »

Carole Fives est une romancière et artiste plasticienne lilloise. Elle obtient le prix Technikart du manuscrit en 2009 pour un premier recueil de nouvelles Quand nous serons heureux. Elle publie ensuite un roman pour la jeunesse Zarra en 2010 et collabore à un essai poétique Il vaut mieux ici qu’en face en 2011.

En 2012, elle publie son premier roman Que nos vies aient l’air d’un film parfait, qui a fait l’objet d’une note de lecture sur ce blog.

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Angeline 13/03/2017 16:11

très beau blog sur la littérature. un plaisir de me promener ici.

CL 25/03/2017 22:18

Merci Angeline...
C'est un plaisir aussi pour nous de vous savoir attentive à nos lectures.