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Publié par Bernard Revel

Gérard. Cinq années dans les pattes de Depardieu par Mathieu Sapin

Bande dessinée éditée chez Dargaud, 150 pages.

 

Une voix qui murmure, soupire, sanglote, gémit, qui crie aussi, tonne et s’apaise. Depardieu chante, dit, interprète Barbara (1). Nous les connaissons tellement ces chansons, « L’aigle noir », « Nantes », «Göttingen », avec la voix qui les habite à jamais, comment imaginer qu’elles puissent exister sans elle ? Et pourtant. J’allume l’improbable CD, et, très vite, s’efface mon scepticisme, m’emportent la musique, les mots, l’émotion jaillie d’une voix d’homme tendre et grave. Selon la chanson, elle se fait douce, délicate, féminine presque, puis sombre, poignante, avec par moment, comme dans «Le soleil noir » qu’un cri de fauve clôt, les accents de révolte d’un Léo Ferré. Je l’écoute et il me semble à l’instant, revoir le Depardieu de cuir qui communia une première fois avec la chanteuse au temps lointain de « Lily passion ». Et c’est comme si Barbara était toujours là, que rien n’avait changé.

Gérard Depardieu et Barbara dans "Lily Passion" (Janvier 1986, Zénith, Paris).

Gérard Depardieu et Barbara dans "Lily Passion" (Janvier 1986, Zénith, Paris).

Il semble si différent, pourtant, le Depardieu actuel. Son physique, ses provocations l’ont éloigné peu à peu de l’image que nous aimions de lui. Mais les gens changent-ils vraiment ? Le Depardieu d’aujourd’hui a-t-il trahi celui d’hier ?

Curieusement, c’est une BD qui répond à la question : « Gérard. Cinq années dans les pattes de Depardieu ». Son auteur, Mathieu Sapin (photo ci-dessus), à qui l’on doit entre autres albums « Une année dans les coulisses de l’Elysée », a eu la bonne idée et la chance d’accompagner l’acteur à l’occasion de plusieurs voyages de l’Azerbaïdjan au Portugal, en passant par la Catalogne. Il nous fait découvrir le quotidien et surtout l’ordinaire extraordinaire d’une star qui a tout connu et qui trompe par un perpétuel mouvement son pesant ennui de vivre. Il a beau chanter, comme Barbara : «Il y a si peu de temps entre vivre et mourir qu’il faudrait bien pourtant s’arrêter de courir », il n’est pas du genre à rester prostré longtemps en caleçon dans son vaste appartement parisien au milieu d’un bric-à-brac d’œuvres d’art.

Au fil des pages et des dessins qui campent d’un trait clair au piquant humour la confrontation de l’ogre avec le petit homme venu l’observer, Gérard devient un familier dont nous découvrons, comprenons, envions la lucidité, l’intransigeance et surtout la totale liberté qu’il se permet vis à vis des autres, grands de ce monde ou simples inconnus. Mathieu Sapin assiste, ébahi, à ses bains de foule aux fins fonds de la Russie, au ballet incessant des gens qui le photographient « comme un gros Bouddha vivant », à ses colères qui terrifient son entourage, partage jusqu’au bord de l’indigestion ses repas pantagruéliques, n’en revient pas de se doucher à poil avec lui, écoute parfois, quand la star fuit les importuns ou délaisse son téléphone portable, ses confidences.

Alors apparaît le Depardieu intime. Celui qui dit : « Je ne pense pas à la mort avec tristesse »… « Quand je pense à Guillaume, Guillaume n’est pas mort. Quand je pense à Barbara, elle n’est pas morte… ». Qui raconte qu’à 14 ans, on le prenait pour un débile. Qui avoue : « Le seul endroit où j’aime être c’est ailleurs » et « maintenant j’apprécie la solitude ». Qui s’analyse à la fin d’un repas, lors d’un tournage au Portugal où il joue le rôle de Staline devant la caméra de Fanny Ardant : « Certains soirs, quand je me retrouve seul je me surprends à penser à moi. Et je me dis : mais… ça sert à quoi ? Ça sert à rien ! Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Rien !... Le temps passe. Les temps changent… Et plus je pense au temps de mes vingt ans et plus je me dis : pourvu qu’on soit plus tard. J’ai toujours voulu être plus tard que ce que je vivais. Je trouve que c’est mieux. Ça t’empêche de vivre le présent comme un abruti ».

Un Depardieu enfin qui partage avec Barbara un certain mal de vivre : « Je n’ai pas le souvenir d’avoir été follement heureux. Parce que j’ai toujours été plus ou moins lucide. A part la musique, il y a très peu de choses qui peuvent me… transporter ». Il se fâche quand Mathieu, voulant étaler sa science, lui dit que l’émotion naît des images provoquées par la musique. « Naaan ! hurle-t-il. C’est pas ça ! Je me fous des images ! Les images m’emmerdent ! La vérité c’est pas l’objet, c’est ce qui émane ! Les meilleurs émotions, c’est quand je n’existe plus. Quand mon enveloppe disparaît… »

Le vrai Depardieu, celui qui, au fond, est resté le même depuis « Les Valseuses » jusqu’à aujourd’hui, depuis Marguerite Duras et Barbara jusqu’à sa perpétuelle course à travers le monde et les rencontres, se révèle ainsi dans ces 150 pages qui, quoiqu’il en pense, nous émeuvent profondément parce qu’à ses paroles se joignent les gestes, les mimiques, les décors, bref, les images saisies sur le vif par Mathieu Sapin. Subjugué par le personnage, intimidé, parfois paniqué comme en attestent alors les trois gouttes de sueur qui couronnent son crâne, le dessinateur arrive, par son trait inspiré des « comics » d’autrefois, à exprimer avec drôlerie et tendresse des choses graves, et à rendre, au bout du compte, l’ogre Depardieu très proche de nous.

Dans les dernières pages, ils sont trois à errer, par une nuit noire, dans les rues de Moscou. L’acteur laisse alors échapper : « Maintenant, ça m’angoisse quand il fait nuit… C’est marrant, j’en avais rien à foutre et depuis quelque temps, ça me fout le trac… ». Son producteur et ami, Arnaud demande : « Quoi ? La mort ? » Depardieu renifle et dit : « Oui… ». Mathieu Sapin, l’œil brillant, les regarde s’éloigner, devenir deux ombres de plus en plus petites. C’est son dernier jour avec Gérard après avoir été cinq ans dans ses pattes. Comme à la fin d’un film, quand le héros part vers d’autres aventures, il se sent triste. Et nous aussi.

Bernard Revel

(1) Depardieu chante Barbara. Au piano Gérard Daguerre. Album produit par Because Music.

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