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Publié par Chantal Lévêque

« La double vie de Pete Townshend » de Christophe Sainzelle

 

Editions ETT / Dépendances, mars 2017, 186 pages

 

Pour un premier livre, c’est vraiment surprenant ! Il y a dans « La double vie de Pete Townshend », à l’état mature, tout ce qui peut séduire un lecteur exigeant. Une histoire qui tient la route, une forme plaisante, un rythme sans le moindre soubresaut, une langue maîtrisée et tout ce qui déborde du cadre pour rendre un roman encore plus attractif. Sans parler de ce supplément d’âme qui touche au cœur.

Le jeune David Barette n’assume pas son patronyme. Il est persuadé qu’il est le fils caché de l’exceptionnel guitariste des Who, Pete Townshend, du fait d’une escapade sexuelle de la part de sa mère lors d’un après-concert dans sa ville, en 1966.

Depuis toujours celle-ci n’a jamais ressenti le moindre attachement pour lui. « Déjà in utéro, elle essaya de le décrocher avec quelques coups d’aiguilles à tricoter », « Elle ne l’a jamais touché, même pour lui donner une claque ». David doit ainsi se construire avec cette mère qu’il qualifie d’hitléro-wagnérienne, victime de crises de nerfs perpétuelles avec tentatives récurrentes de suicide, quand elle ne s’absente pas pour des séjours en hôpital psychiatrique (et là ouf ! un répit - quel bonheur pour lui !). « Tout ce qui était source de cris, d’enthousiasme, de bonheur, de vie, n’entrait pas dans l’idéal monacal de sa mère ». Alors « Il n’attendait qu’une chose, c’est qu’elle disparaisse ». Bien sûr, elle a des circonstances atténuantes, mais le mal est là et il faut faire avec. Pour un enfant, rien de plus « coton » ! Il y a quelquefois l’échappatoire salvatrice : l’imaginaire prend le relais. La littérature en est pleine de ces histoires d’enfants mal aimés (non aimés faudrait-il dire…) qui, se persuadant d’« une erreur d’aiguillage », s’inventèrent ainsi une autre origine dans un milieu plus conforme à la normalité ou, tant qu’à faire, bien plus haut placé d’un point de vue social et culturel. Entre 1935 et 1960, il y eut ainsi une femme-écrivain spécialisée dans la littérature jeunesse dont tous les romans traitaient d’une enfant sage en prise avec des problèmes familiaux. Deux de ses romans furent couronnés par l’Académie Française. Elle se faisait appeler T. Trilby et elle en a consolé beaucoup, de ces tout jeunes bibliophiles, en leur offrant du rêve. Mais qui donc se souvient encore de ces lectures couleur sépia ?

Ici, nous sommes dans les années 80 et celui qui raconte trouve sa rédemption dans l’existence d’un géniteur musicien. « Je ne suis pas le fils de mon père mais de mon idole de rock ». Pete Townshend fut le premier à briser ses guitares sur scène et un génie novateur dans la manière de s’en servir. Son enfance fut elle aussi bien perturbée et il s’en serait d’ailleurs inspiré pour la création d’un opéra rock, le premier dans son genre, « Tommy », qu’il interprétera avec le groupe qu’il a fondé, les Who.

Une idole de rock, donc, comme père de substitution, bien plus passionnant et attentionné que celui qu’on lui attribua officiellement : cet homme passablement « plouc » (adjectif redondant dans le récit), qui irrémédiablement donnera raison à son épouse, « toujours effrayé par les conséquences d’un conflit avec elle ». La contrarier équivaudrait à le payer plus tard. Et puis c’est le modèle qu’il a connu : élever un enfant se réduit à lui donner un toit et de quoi manger, toute marque d’affection jugée comme inopportune.

Ainsi donc, vers 13-14 ans, l’adolescent ne rêve que de rencontrer son génie musical… Ondes cosmiques émises par les 33 tours des Who, rayon rouge émanant du poster de la star, conversations oniriques avec ce père fantasmé : ça frôle le délire, mais tout cela sera prétexte à une foultitude de petits détails sur la vie de Pete qui ne laissera pas insensible tout admirateur du groupe mythique. Il faut lire entre les lignes, ça se situe dans les interstices, c’est drôlement bien amené et c’est véridique. D’ailleurs, aucun démenti de la part du magazine Rock and Folk sur ce chapitre n’a été relevé dans l’article flatteur consacré à cet exercice romanesque!

Paroles de tubes mêlées aux créations personnelles du narrateur (un mini-opéra rock en gestation : les chats ne font pas des chiens !) vont venir aérer le texte de temps à autre – créations plutôt loufoques sur les bords puisque s’y mêlent hardiment ses démêlés avec Erika, son tout premier amour ! Candides et pas très originaux, ses premiers textes… Un poil trop attendus ! Mais cela dénote d’autant plus de leur authenticité.

Voilà ce qui caractérise ce premier roman : l’adjonction d’un univers fantasque, quelque peu olé-olé à une réalité-fiction dramatique basée sur le manque d’amour d’une mère et l’indifférence d’un père. Réalité-fiction, dis-je, parce qu’on ne peut croire à une véritable fiction tant ce texte semble criant de vérité. Sorte d’exorcisme par l’écriture : tout mettre noir sur blanc pour chasser les démons, processus cathartique, dit-on aussi couramment, mais sans jamais la marque d’un esprit revanchard et cela d’autant plus prégnant que l’humour fait passer la pilule. « Il ne fallait pas minimiser leur pouvoir de nuisance, à lui et à ma mère. Mais il restait le principal. J’étais le fils de Pete Townshend. Et même pas surpris de l’être… (mais)… Comment Jésus avait-il réussi à convaincre autant de monde qu’il était le fils de Dieu ? Et surtout, comment se démerder pour que ça finisse moins tragiquement?».

Il n’y a que le temps qui passe, le recul que l’on prend qui puisse faire advenir cette façon de voir, d’écrire, de décrire. Presque quatre décennies ont passé pour Christophe Sainzelle (photo ci-contre) et un peu de légèreté peut enfin venir recouvrir les traumatismes, si tant est que l’on soit pacifié avec son passé… et si tant est qu’il ait réellement puisé dans sa propre enfance.

Il y a ce blouson de cosmonaute qu’il est obligé de porter l’hiver, sur injonction parentale, alors qu’il sait très bien que c’est une chose étrange, un terrible objet de différentiation : bien la preuve qu’il n’est pas comme les autres. Cette frusque de malheur, il finira par la brûler… mais bien avant, il y aura l’agonie de son hamster au grenier (ah ! ce besoin d’un petit animal à chérir… pour pallier au manque affectif), la descente aux enfers, le recours bienveillant à la grand-mère paternelle, le verdict de l’Armée à Macon… et tant et tant de péripéties encore. On ne décroche pas, tant par l’attrait des évènements que par le style, très fluide.

C’est un roman d’apprentissage, axé sur la faculté de résilience. L’art peut sauver des vies, le pouvoir de l’imagination permet quelquefois de transcender la souffrance, d’en faire quelque chose. Sur le moment, ou bien après… C’est ce que Christophe Sainzelle s’est efforcé de faire. Adolescent, par la musique (contrant les paroles castratrices du père : « Et non, tu n’auras pas de guitare – ça fera trop de boucan. Ta mère ne le supportera pas ! ») et puis maintenant, adulte, par l’acte d’écrire. Au plus juste.

 

Le culte du secret n’a plus lieu à présent. Fini le temps où « il s’était promis de ne jamais rien leur livrer, à ses parents, qu’ils pourraient exploiter contre lui ».

Une épreuve, un événement tragique tout récent l’a mené à la mise en forme définitive de cette biographie romanesque, ou roman autobiographique, comme vous voudrez. Il a pris sa plus belle plume et il s’est mis, Christophe Sainzelle, à raconter la double vie de David Garette. Et sûr que votre ordinateur va pédaler à la recherche des standards des Who à la fin de votre lecture… ça, c’est le petit plus qui ouvre à d’autres horizons, à découvrir ou redécouvrir. Et où l’on verra que côté social et politique, rien n’a changé depuis ces années-là. On en est toujours au même point !

Chantal Lévêque

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