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Publié par Chantal Lévêque

« Dans ce jardin qu’on aimait » de Pascal Quignard

 

Editions Grasset, mai  2017, 163 pages

 

Ouvrir un livre de Pascal Quignard relève quelquefois d’une prise de risque. Il écrit en différents registres : essai, poésie, nouvelles, roman, livret de musique, conte, récit. Pour débuter, il est toujours plus confortable de choisir le roman ou le récit. D’ailleurs, c’est à la parution d’un récit qu’il a acquis une grande notoriété : « Tous les matins du monde » (repris au cinéma en 1991 par Alain Corneau). Il y était question d’un musicien, comme dans ce nouvel ouvrage. En avertissement, il en fait lui-même référence…

 « On connaissait son nom – il s’appelait Monsieur de Sainte Colombe – et j’inventais sa vie tout en frissonnant d’un peu de fièvre. Il vivait à l’écart de la cour, dans un ermitage solitaire, éloigné de Paris, sur le bord de la Bièvre. J’appelai cette tresse de fragments et de souvenirs « Tous les matins du monde ».

Vingt-cinq ans plus tard, en 2016, dans les mois d’octobre et de novembre… j’ai éprouvé le besoin de duper la longue nuit d’hiver et j’ai ressenti le désir de raconter la vie d’un autre musicien qui me paraissait mal connu, que je jouais beaucoup, pour lequel me portait une sorte de vénération en raison de son attachement extraordinaire aux oiseaux. Pour la beauté de la nature cet homme d’Eglise avait délaissé Dieu. Il avait répondu à l’appel des chants de la forêt et des vagues des onze lacs glaciaires qui entouraient sa maison et qui formaient comme deux mains étranges. Ce sont les Finger Lakes, dans l’Etat de New York. Il avait noté des séquences de musique « sauvage », très brèves, très singulières. Son nom était Simeon Pease Cheney. Il vivait dans un presbytère isolé… Il mourut en 1890…. Il fut le premier compositeur à avoir noté tous les chants des oiseaux qu’il avait entendus, au cours de son ministère, venir pépier dans le jardin de sa cure, au cours des années qui vont de 1860 à 1880… J’ai été soudain ensorcelé par cet étrange presbytère tout à coup devenu sonore, et je me suis mis à être heureux dans ce jardin obsédé par l’amour que cet homme portait à sa femme disparue. »

Longue citation mais qui a l’avantage de donner à la fois l’origine de ce dernier opus et d’en décrire le personnage principal.

Alors, quelle forme choisit-il cette fois pour raconter ? Feuilleter le livre suffit à comprendre : c’est une création originale ! Un mélange des genres, auquel beaucoup de créateurs, quel qu’en soit le domaine, s’adonnent à présent. Entre théâtre et roman. A consonances poétiques et musicales : par moments c’est comme un chant, une psalmodie. « Une suite de scènes amples, tristes, lentes à se mouvoir, polies, tranquilles, cérémonieuses, très proches des spectacles de nô dans le théâtre japonais d’autrefois », dixit l’écrivain lui-même. Un drame au jeu dépouillé, dégageant une atmosphère particulière, une gestuelle stylisée, une parole qui semble chantée, avec des dialogues et la présence d’un fantôme vivant… et d’un waki ? Oui, peut-être qu’un jour cette pièce-roman verra-t-elle le jour sur scène dans ce style-là ! Avec ou sans masques…

Quatre personnages sur cette scène de papier : Siméon Pease Cheney, le pasteur (photo ci-contre); Rosemund sa fille (en réalité, il avait un fils qui lui aussi eut à cœur de faire publier le livre posthume de son père à compte d’auteur – « Wood notes wild ,  le livre de son bonheur », celui des «chants sauvages » dont s’inspireront bien plus tard Dvorak et Messiaen); Eva, le fantôme de son épouse; le récitant.

Le re-citant, dirais-je, celui « qui est à côté », qui dédouble le récit, qui décrit, rajoute, explique plus encore… sur un mode incantatoire, presque lyrique. Un écho bienveillant. Témoin et double à la fois de Siméon. Tel un ami… qui semble en savoir beaucoup plus sur lui qu’il n’en sait lui-même. Celui avec qui il prend langue, parfois, ou pour lequel il se met au piano pour jouer ses partitions. L’écrivain, peut-être…

Et c’est écrit comme pour un metteur en scène, adroitement, tranquillement… avec des indications spatio-temporelles, météorologiques, matérielles, photographiques. Mais cette forme, qui souvent rebute le lecteur, on l’oublie vite du fait de la beauté du texte, de la simplicité étudiée des dialogues et de l’intelligence mise au service de la psychologie des sentiments. Il sait allier l’imaginaire au savoir – le savoir acquis en musique, en Histoire, en littérature, en psychanalyse. C’est ainsi qu’à partir de l’œuvre de ce pasteur, à partir de ses « Partitions des oiseaux », il imagine l’histoire d’un amour inconsolable, avec dommages collatéraux.

Au crépuscule de sa vie, cet homme chassera cruellement sa fille de la maison. N’a-t-elle pas causé la mort de son épouse à sa naissance ? N’a-t-il pas fait un choix malheureux en privilégiant la vie de sa fille au dépend de celle d’Eva ? Culpabilité rétrospective. Et voir la beauté de celle qui est en vie lui rappelle celle qui n’est plus. Pauvre Rosamund, qui toute sa vie s’est ainsi sentie inexistante et dont le son du piano lui deviendra alors inaudible ! A présent, dans ce jardin qu’elle aimait il veut être seul.

« Impossible de s’en aller. Je reste sur ce banc jusqu’à ce que la nuit m’enveloppe.

Je ne suis pas malheureux à l’intérieur de ma tristesse. Je suis même, pour ainsi dire, enchanté dans ce jardin qu’on aimait. Dans ce jardin qu’on aime et dans le chant qui reste, je suis heureux. »

Ce jardin dans lequel elle passait tout son temps par attrait pour la solitude et aussi pour ne pas l’avoir tout le temps « dans ses pattes » (disait-on déjà ainsi en 1860 ?).

 « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux… » écrivait Alfred de Musset et c’est sur cette ligne que court la plume de Pascal Quignard. Plainte, complainte mais surtout refus d’être consolé. « L’ignoble idée d’une condoléance », « Partager sa douleur, c’est trahir », « Triste et dense volupté de se retrouver seul, tout seul ». Penser toujours à elle la fait encore exister.

Les mots remuent jusqu’au fond des tripes, de par leur choix et de par leur agencement. Douce et interminable mélancolie. Transcription fidèle de la réalité d’un deuil impossible. Eva, en apparition, lui dira : « Que les âmes aiment, cela attire ». C’est un dialogue poignant que celui qui a lieu entre elle et lui. Elle pour qui il composera un jardin sonore dans ce territoire qu’elle s’était approprié : clapot de la pluie dans la mare, crépitement d’insectes, battement de porte, pétillement du feu dans la cheminée, bruit de l’eau qui tombe dans l’arrosoir… « l’appel puissant du rossignol, l’ariette délicieuse du rouge-gorge, le cri déchirant de l’effraie… chants de grives et de passereaux ».

« On entend la bise

On entend le volet qui claque

Il fait si sombre »

Jusqu’à la forme épurée du haïku, il va, l’écrivain-musicien, l’homme de scène(1), pour dire avec austérité, sobriété, délicatesse… et beaucoup de mélancolie aussi, le monde qui l’habite.

Pour dire le rêve, aussi… phrases somptueuses…

« Que sont les songes ?

Les songes sont surtout des retours,

d’étranges récurrences où ce qui est devenu invisible réapparaît comme visible sans qu’il atteigne pourtant le réel ou le jour.

De mystérieuses renaissances où la forme des corps s’élève au-dessus des cendres…

Où les visages absents font retour dans les flammes des bougies… »

Celles qui racontent aussi l’univers végétal, tous sens en éveil… Odeurs de champignons… un peu de terre… parfum de mousse… rayon fragile du soleil… mélodies… Et la présence du chat, subtile… Mais comment faire cohabiter les chats et les oiseaux dans un jardin ? Il faudra nous dire…

Entre les lignes ou sous couvert de faits et gestes semblant banals, il y a également, si l’on y prend garde, quelque chose qui fait sens bien au-delà de l’apparence. Une bague que le père passe au doigt de sa fille, sa fuite à elle avec une merlette en cage qu’il a soignée, la froideur de l’hiver et son infinie noirceur, la fragilité des volatiles, un aphorisme par-ci, une référence par-là… Lenteur et attention dans la lecture de ce « jardin » ouvrent encore d’autres portes révélant des paysages plus intimes, plus confidentiels… 

Il est vrai qu’il y a quelque chose de paradisiaque dans le chant des oiseaux, quelque chose de divin. Ils s’élèvent vers le ciel telles des âmes appelées à disparaître dans les nuées insondables. Fragiles et résistants tout à la fois. Dans certaines cultures, ils sont censés accompagner les âmes des défunts jusqu’aux cieux, lieu-dit du paradis.  

Sur ces pages, ce que l’on ne trouvera pas en fait de savoir purement ornithologique (le religieux aurait été spécialiste des oiseaux, comme mentionné sur la plaque commémorative de sa maison en Nouvelle Angleterre), on le trouvera dans cette création étonnante, réconfortante pour lui. Il « a ouvert un peu l’oreille humaine à la beauté des sons de l’origine » et a tenté d’en retranscrire l’essence sur « des portées violettes horizontales ».

Voilà un flamboyant ovni littéraire qui irradie de lumière crépusculaire pour dire l’amour, la vieillesse, la perte mais aussi l’apaisement trouvé dans la nature et la musique. Avec un jardin comme identification à une femme aimée.

Lire à haute voix s’applique à la prose de Pascal Quignard, alors peut-être ne peut-on mieux clore ce billet qu’en s’essayant sur ces quelques lignes… dictées par la fille du pasteur.

« Le long du quai les grands vaisseaux que la houle incline

en silence oscillent

comme les berceaux que la main des femmes

balance.

Viens le jour des adieux.

En ce jour-là les grands vaisseaux, fuyant le port qui diminue, sentent leur masse retenue

par l’âme des lointains berceaux. »

Et de dire aussi… juste avant les oiseaux : c’était sur des fleurs que s’était penché cet homme de lettres inclassable, iconoclaste, « touche à tout » talentueux, épris de nature, d’ombre et de silence, dans un essai (2) : « Une journée de bonheur », méditation sur la fuite du temps, réflexion sur l’acte symbolique de cueillir une fleur… Carpe diem… Cueillir le jour ou vivre le moment ? Les fleurs, les oiseaux, la musique… fragments épars de bonheur pour Pascal Quignard.

 

Chantal Lévêque

 

 (1). Aux prises avec deux rapaces dans une performance nommée « La rive dans le noir »

(2). Un avant-goût dans ce court montage audio : https://youtu.be/Zbxl-uTnj7A

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