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Publié par Vendanges littéraires

Un texte inédit d'Henri Lhéritier

On a tous à l’esprit et on peut citer les titres des romans de Barrès, ses trilogies, Le culte du moi, par exemple, avec le célèbre Jardin de Bérénice ou le Roman de l’énergie nationale avec le non moins célèbre Les déracinés, mais on se contente de passer devant, en colère ou dégoûté ou narquois et d’aller, sans se retourner, vers des auteurs moins étalonnés à droite ou moins célèbres ou plus universels.

Et puis un jour il faut se décider, au nom de quoi, se dit-on, je resterais l’arme au pied ou l’ironie pendante devant cette œuvre qui existe, qui perdure. Pour n’en rien penser ou en mal penser ne convient-il pas qu’au moins je la lise ?

C’est une reliure simple mais rassurante, lourde, coins et dos de cuir, barrèsienne en quelque sorte qui me pousse à franchir le pas. Parfois c’est un détail, un simple détail de confort qui fait ouvrir un livre, comme ici ce papier épais et soyeux au toucher, craquant et rigide sous le doigt, qui porte le doux nom de vergé impondérable, allez savoir pourquoi.

Un éditeur de Genève, Les Editions du cheval ailé, un nommé Constant Bourquin, a sans doute obtenu de Plon, lui-même détenteur des droits d’Emile Paul chez qui cette œuvre avait paru à l’origine en 1913, l’autorisation de publier en 1944, cette Colline inspirée. Ce Pégase fut lui-même bien inspiré.

Nanti de mes a priori j’ai commencé à gravir avec la plus extrême circonspection cette Colline, le nationalisme de Barrès étant la chose la plus éloignée de ce que je pense et de ce que je crois. J’ai essayé. J’ai pu. J’ai aimé.

L’œuvre est suffisamment forte pour qu’elle passe au premier plan, qu’elle occupe tout l’espace et rende floue la figure tutélaire de Barrès, au point qu’on en oublie presque l’antidreyfusard et le cocardier. De nationalisme ici, point, ni de vibrants appels patriotiques. Rien. Nib. Zéro.

Tant mieux. À la place, j’ai rencontré des lieux, des hommes, de l’histoire et un romanesque non enfoui sous l’idée, ni asservi par la thèse, ni travesti pour les besoins de je ne sais quelle cause nationale. Barrès est un écrivain au sens où il tient bien son récit, l’énonce parfaitement et, entretenant l’intérêt, propose un divertissement. Si peu sont capables de le faire aujourd’hui. Dans La Colline inspirée, la littérature est le seul projet.

Le Maurice, mèche en avant et regard lugubre, oiseau de proie aux intentions en général funestes, campe ici son action sur une colline, la colline de Sion et fait marcher son histoire autour de l’hérésie de trois frères, les frères Baillard, natifs de Sion, ayant pris soutane et tellement intéressés au sort matériel, moral et spirituel de leur colline qu’ils se transforment en sectateurs d’une nouvelle église, se confrontant dès lors aux pouvoirs civils et religieux, aux incompréhensions ou aux haines de leurs concitoyens. Tout paraît vrai. D’ailleurs tout est vrai. La colline de Sion existe, elle est un lieu de Lorraine, elle forme les horizons de Charmes, la ville d’origine de l’écrivain. Vintras, l’ouvrier illuminé de Tilly sur Seine qui, au milieu du XIXème siècle, se prenait pour le prophète Elie, ensanglantait des hosties et qui a tellement influencé Léopold, l’aîné des frères Baillard, a bel et bien vécu, et les frères Baillard, quant à eux, ont laissé un souvenir vivace sur la colline de Sion.

La Colline inspirée n’a pas vieilli sur le plan de la littérature même si nous ne sommes plus tellement habitués à cette parole d’écrivain tant le dérisoire, le pastiche, la distance et le scandale suffisent, de nos jours (on affecte de le croire), à faire une œuvre. Passent au fil du livre des références nombreuses, Péguy par exemple, que cette même combinaison d’un sol, d’une histoire, d’un Dieu, conduit à un mysticisme social et humaniste, ou Bernanos et ses pages puissantes sur Dieu et sur Satan, un Bernanos qui se mettrait à chérir le sol et l’histoire autant que le ciel, ou Claudel, son univers baroque et ses envolées lyriques.

Chez Barrès, la raison et la science ne constituent pas un mode et des explications de vie, c’est l’émotion qui joue ce rôle. L’émotion de terroir donne en général une littérature du plus mauvais effet surtout lorsqu’elle est engagée, dans La Colline inspirée, elle provoque d’intenses jouissances. La Colline inspirée ne fait pas partie de la national-littérature que l’on reproche souvent à Barrès, c’est le roman du doute plus que des certitudes, c’est une œuvre éminemment artistique.

Barrès est un maître en émotion, sa terre qui fume sous les pas du laboureur, ses lignes de peupliers, ses horizons mouillés forment une esthétique de la Lorraine, les cloches, les morts, tout nous parle de nous, il fait naître un envoûtement dont le récit ne souffre pas, il l’exalte au contraire. En refermant le livre, il est difficile d’oublier les trois frères Baillard, leur orgueil, leur vertige sacrificiel, leur amour du sol natal, leur compassion, leur entêtement rustique.

La Colline inspirée ressemble à un vitrail, avec ses zones d’ombre, ses flamboyantes lumières et ses allégories.

Voilà, j’étais là pour donner mon sentiment, je l’ai fait. Maurice Barrès m’a-t-il mis dans son sac ? Il n’a pas essayé, il n’a même pas tenté de transformer la défaite de 1870 en punition nationale ou en divine surprise. La divine surprise c’est moi qui l’ai ressentie à la lecture du roman et je jure de mettre désormais mes préjugés dans ma poche. Il y a tout de même cette fin barrèsienne, ce dialogue entre le sol et le ciel : « Je suis, dit la prairie, l’esprit de la terre et des ancêtres les plus lointains, la liberté, l’inspiration. Et la chapelle répond : Je suis la règle, l’autorité, le lien ; je suis un corps de pensées fixes et la cité ordonnée des âmes.

Trop de violons, se dit-on, pourtant on reste collé à la dernière page, à son cœur défendant mais battant comme on demeure parfois, cloué sur son siège, à la fin d’un film, en écoutant la musique du générique.

Henri Lhéritier

 

Illustration : portrait de Maurice Barrès devant Tolède en 1913, année de la parution de "La Colline inspirée". Par Ignacio Zuloaga.

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