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Publié par Chantal Lévêque

« Pourquoi les oiseaux meurent » de Victor Pouchet.

 

Editions Finitude, mai 2017, 192 pages

 

La couverture attire l’œil sur un étal de libraire. Magnifique planche d’oiseaux exotiques : plumage multicolore, fines aigrettes et becs recourbés, encolures royales et longues traînes chamarrées… et puis le titre jette un froid. « Pourquoi les oiseaux meurent ». Pas une question, mais comme la promesse d’une explication. De plus, cette « Finitude », estampillée dans un coin de ciel bleu, comme par un fait exprès. Mais ce n’est que mention de la maison d’édition !

Tout cela intrigue…

« Il avait plu des oiseaux morts. J’ai répété ça aux bateliers sur le quai du port de Paris. Ils m’ont regardé étrangement ». On ne peut mieux trouver comme entame. La référence aux Oiseaux de Hitchcock saute aux yeux. Mais foin de corbeaux, il s'agit d'étourneaux.

Une pluie d’étourneaux morts qui s’abat sur le village natal d’un jeune étudiant parisien, là où vit encore son père mais dont il n’a plus de nouvelles. Timide, solitaire, atteint d’une sorte d’insatisfaction permanente, de vide existentiel, il n’en finit pas de finir sa thèse universitaire et vivote « à cadence mesurée ». « Evaporation de ses prétentions et de son intelligence, hésitations … » : ce sont les reproches de sa petite amie qui vient de le laisser tomber. Sa vie est en rade, il piétine, fait du sur-place. De ces chutes d’oiseaux il va en faire une histoire personnelle.

Tel Hermann Hesse au bord de la dépression qui, en quête de sensations salvatrices, part en voyage pour se sentir vivant, il s’embarque sur une péniche qui descend la Seine, pour une croisière censée être touristique : « Découvrez le patrimoine entre Paris et Honfleur ! » Sans permis de conduire, c’est le seul moyen qu’il ait trouvé pour atteindre le lieu où tombent les volatiles.

« Tout le monde faisait semblant de s’être lancé dans une grande traversée fictive et paraissait prendre plaisir à cette fiction. L’équipage était entièrement vêtu d’uniformes dignes d’un paquebot transatlantique : vestes croisées boutonnées d’or, jupes et pantalons marine, galons dorés aux manches, épaulettes, cravates noires, écussons « Blue Seine », regards rassurants et casquettes inquiétantes. Les passagers traînaient derrière eux des valises immenses, et à tout moment je m’attendais à voir arriver des femmes de chambre et valets empressés portant leurs boîtes à chapeaux et leurs malles en osier. J’ai hésité à mon tour à faire comme si je partais pour Saigon en 1923 ».

Au fil de l’eau débute alors un drôle de périple où se mêlent à ses élucubrations ésotériques pêchées dans la Grande Encyclopédie Mondiale (Gogol et ses mots-clés !) toutes sortes de rencontres improbables. Un retraité, ex-ingénieur dans l’armement, qui le branche sur une histoire de pigeons-missiles s’autodétruisant, un pianiste qui compose de tristes et bizarres chansonnettes, un supposé ancêtre biologiste qui nous permet, au passage, de confondre avec raison le narrateur et l’auteur du roman… Tout cela narré avec un humour caustique, quand ce n’est pas franchement déjanté et venant à bon escient adoucir les pensées morbides de Victor Pouchet.

L’enquête, puisqu’enquête nous promet-on, prend une tournure échevelée. Le lecteur se retrouve littéralement baladé au gré de ses errances, suspendu à ses phosphorescences sur la moindre coïncidence, pris au piège de ses monologues intérieurs où la déprime le dispute au burlesque et l’incongru, ratiboisé par ses associations d’idées bizarres, ses divagations, ses emballements soudains qui finissent par ne pas mener bien loin, dirait-on. Ça valse dans tous les sens, et c’est désopilant.

« J’avais embarqué à bord comme l’on s’engage pour une grande aventure qui s’était transformée en petit n’importe quoi qui se retransformerait peut-être en grande aventure, qui sait. (L’inverse était bien sûr peut-être possible : j’avais signé pour un petit n’importe quoi en espérant qu’il se transforme etc.) J’espérai faire de ma fuite une expédition et je commençai à prendre plaisir à ce tourniquet, voilà ce qui avait changé. La plupart du temps, j’ai cette impression persistante que le réel me résiste : les objets, ma volonté, les êtres humains, tous se liguent contre moi pour m’empêcher. Dans ces cas-là, seuls l’anecdotique, le faux pas, l’insensé minuscule me sauvent. Il suffit d’une faute de frappe du réel pour me sentir comme vengé : mon regard peut à nouveau se poser avec amour sur ce monde, non parce qu’il deviendrait tout d’un coup aimable, mais parce qu’il confirme qu’il est absurde. »

Cet aspect « collage », cette suite de scénettes qui s’arriment judicieusement au gré du courant à la question de ces petites choses ailées occises qui dégringolent sur terre, se justifie clairement par le mal-être du héros. En rupture avec son père, homme blasé par la vie et dont il prend le chemin, en rade dans son projet professionnel, en phase de pénible reconstruction narcissique suite à son chagrin d’amour, tout cela le mène à des questionnements existentiels qu’il essaie tant bien que mal de juguler avec l’aide d’une thérapeute qui ne semble pas lui être d’un grand secours.

« Depuis un an et demi environ, la conversation s’était quelque peu fossilisée, et je consacrai la majeure partie de mes séances aux verbes piétiner et trépigner. D’autres fois je jouais plutôt sur les mots dispersion et dépression, séances fuyantes, bégaisavoir et jeux-de-mots-valises oubliées. Il suffit de quelques consonnes, une petite assonance de rien du tout. Il fallait me guérir de la dispersion pour disperser la dépression pensait-elle (sans me le dire), ou l’inverse peut-être, remélanger les lettres plongées dans le sac de scrabble existentiel. »

La métaphore est puissante : « Pourquoi les oiseaux meurent ». L’obsession le pousse à partir sur les lieux de son enfance, comme par hasard ! Tout autant limpide la métaphore d’un monde qui se désagrège. Dès les premières lignes, cette étrange pluie, « ça évoquait plutôt la fin du monde, la disparition des lois de la gravité, l’impossibilité du vol et de la légèreté » et tout au long du récit, cela persiste : sur le bateau la description des lumières d’une centrale électrique dans la nuit – réminiscences de Fukushima, les rêves de courses-poursuites avec des goélands et des saumons, l’hypothèse d’un ornithologue « d’un monde prêt à exploser » - les pesticides en cause avec la dernière découverte de 37 millions d’abeilles mortes au Canada.

Tant il est vrai qu’il suffit de se mettre en chemin pour que l’horizon s’ouvre sur d’autres perspectives, le héros qui prend là son envol part sans savoir ce qu’il cherche réellement et trouve ce qu’il ne cherchait pas vraiment.

Ce voyage semble donc bien plus relever d’une quête que d’une enquête. Quête personnelle afin de donner sens à sa vie dans un monde qui, inexorablement, court à sa perte. Ces cadavres d’animaux comme l’illustration d’un désespoir intime avec en miroir une catastrophe universelle, en passe de toucher sa génération et celles à venir. A son désenchantement s’est agrégée cette curiosité morbide – dont il recherche les causes – et qu’il interprète comme la fin du monde, la fin de son monde à lui. Comme une identification instinctive à ces oiseaux en dérive qui le porte vers cette quête existentielle.

C’est un premier roman de Victor Pouchet. Un drôle de zèbre, au vu de tous les tours et détours professionnels qu’il a pris et prend encore : agrégation de Lettres Modernes, thèse sur les descendants de Stendhal partie en vrille pour s’attacher plutôt à l’écriture d’un bestiaire-autoportrait « avec pluie d’oiseaux » (que voilà !), voyage en voilier, marche à pied pour un tour des frontières par étapes annuelles censé se terminer en 2043, critique et organisateur de festivals littéraires, conseiller artistique à la Maison de la Poésie à Paris… Auteur à présent d’un roman navigable au long court, sans accroc, avec juste ce qu’il faut pour faire sourire malgré récifs et mises en abîmes tout proches. Une cocasserie bien ancrée dans notre époque, réaliste même dans son aspect décousu, qui vous ballotte d’un bord à l’autre de l’esquif, sans ménagement et d’une plume excellente, et dont on ne sait pas vraiment où va vous mener le capitaine.

Un auteur prometteur !

Chantal Lévêque

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