Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Bernard Revel

2017 arrive péniblement au bout de son chemin. Le moment est venu où il lui faut céder la place. Elle le savait bien sûr. Depuis longtemps elle était préparée à passer ce moment fatal qui est pour elle la fin de tout. 2016 le lui avait bien dit : « Je meurs aujourd’hui et tu mourras le 31 décembre ». Cela semblait si loin le 31 décembre en cette première seconde du Premier janvier. Et puis, tout a filé, le printemps, l’été, les jours ont accouru trop vite, essoufflés, portés par les nuages d’automne, les tramontanes de l’hiver, et maintenant ils sont comptés. 2017 est une vieille chose. Et elle ne veut pas mourir.

Sentant la fin venir et tentant, dans un sursaut désespéré, d’échapper à son emprise, elle se réfugie dans une petite ville du fin fond de la France où, parait-il, il ne se passe jamais rien, comme si le temps s’y était arrêté. Elle pensait que personne n’aurait l’idée de la chercher là. Fallait-il qu’elle ait perdu tout bon sens. C’est courant, dit-on, quand on a la mort aux trousses. Elle se cache au fond d’une vieille barque pourrissant au bord du lac et attend, tremblante de peur dans le noir et le silence. Elle ignorait, la pauvre idiote, ou bien feignait d’ignorer, que 2018 se languissait d’exister et que rien ne pouvait empêcher l’éclosion d’une nouvelle année si impatiente de répondre aux vœux de l’humanité toute entière. Ce n’est pas une vieille année à bout de force après avoir commis tans d’abominations qui allait lui faire concurrence ! On ne saurait d’ailleurs imaginer deux années vivant côte à côte. Cela ne s’est jamais vu. Et qui, des deux, ne choisirait la nouvelle, toute fraîche, flambant neuve et ne demandant qu’à tenir ses promesses. Tous les souhaits accumulés en ce moment même pour saluer son avènement, elle les réalisera, elle le jure sur sa propre tête ! Elle part alors à la recherche de celle qui ne veut pas lui passer le relai, bien décidée à lui régler son compte.

Il n’est pas difficile de retrouver une vieille année agonisante. Il suffit de suivre l’odeur de la mort.  C’est ainsi que, précédant de quelques minutes l’heure programmée de sa naissance, 2018 traverse incognito la petite ville du fin fond de la France et, les yeux fermés, le nez au vent, s’approche de la vieille barque au bord du lac. Cependant, voyant venir sa terrible rivale, 2017 saute à terre et s’enfuit au hasard des rues trop illuminées, à la recherche d’un refuge plus sûr. Allure cahotante, traits déformés par la peur ou par le poids de ses méfaits, qui peut le dire, elle monte vers l’église. Des étourneaux agglutinés dans les palmiers s’envolent à son passage. Elle entend des cris de joie, des chants, de la musique qui semblent venir de la salle des fêtes. Derrière les vitres embuées du café, elle voit des gens qui gesticulent, boivent, jouent, dansent en attendant la naissance de sa rivale. Poursuivant sa fuite dans les petites rues sinueuses, elle arrive au château d’eau. Elle passe à travers la porte, grimpe au sommet. Là-haut, sous les étoiles, elle se sent hors de portée des bruits du monde. Elle goûte cette paix en contemplant, au loin, la montagne aux reflets argentés sous la pleine lune.

« Canigou, lui dit-elle, je ne veux pas mourir ! » Alors, une voix sourde, comme une plainte de tramontane, s’élève et prononce ces mots : « Tu dois disparaître à jamais, malheureuse. Nous n’avons que faire de toi. Tu fus de bout en bout trop mauvaise. Et rien ne te donne le droit de continuer à vivre et à martyriser le monde. J’ai connu des milliers de tes semblables. Les unes plutôt bonnes, les autres terribles. Tu es loin d’être parmi les bonnes. Trop de pays plongés dans la violence, trop de fleuves de sang, trop d’innocents massacrés, trop de populations jetées sur les routes, les mers, trop de drames, d’injustice, d’inégalités, trop de libertés piétinées, trop de catastrophes… Il faut que tu t’en ailles. Il faut que 2018 fasse oublier ton règne néfaste ».

Mais ce n’est pas ma faute ! Seul le silence répond à ce cri de l’année moribonde. C’est la faute des hommes, dit-elle encore. Ce sont eux qui brisent, saccagent, bafouent leurs propres vœux ! Leurs malheurs ne disparaîtront pas avec moi. Elle se lamente en vain. Le monde ne veut pas écouter ses paroles. Il veut rire, boire, manger et, comme il l’avait fait un an plus tôt pour elle, s’en remettre à celle qui lui succède. Seuls quelques chats et oiseaux indifférents aux années qui meurent et naissent, virent 2017 quitter la petite ville du fin fond de la France où il ne se passe jamais rien et courir vers le lac qu’elle survola. Certains furent effrayés par le plouf de grosse carpe qu’elle fit en se laissant tomber dans l’eau. Les cloches de l’église sonnèrent alors les douze coups de minuit. Les gens poussèrent des cris de joie et s’embrassèrent. Ils semblaient croire une fois de plus que cette nouvelle année cicatriserait enfin les plaies du monde. 

Bernard Revel  

 

Illustration : Le Cri d'Edvard Munch.             

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article