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Publié par Bernard Revel

Il avait à peine 17 ans et j’en avais 12 lorsque j’écoutais ses premiers 45 tours dans ma chambre. Il est parti, comme sont partis bien longtemps avant lui mon copain Alain Priaud, et tant d’autres camarades plus ou moins proches, nos parents, nos voisins aussi, visages familiers de notre jeunesse et désormais habitants définitifs de ma mémoire. Tous hantent à jamais la salle à manger de nos surprises-parties, les magasins de l’avenue, les trottoirs, le marché, les cinémas, les cafés, les bals. Quand je pense à cette époque lointaine, il me semble toujours entendre ce refrain de Johnny et leurs rires, leurs voix mêlés à la sienne. « Je t’en supplie-ie-ie, à l’infini-i-i, retiens la-a nui-i-it… » On ne retient la nuit que par le souvenir. Mais ça ne dure qu’un temps. Pour que rien ne s’efface, il faudrait qu’à chaque événement marquant de notre vie, une page s’écrive.

Dans les années yéyé, de gauche à droite : Didier Castan, Dadou Quintilla, Guy Albéro, Régis Franc, Robert Mahoux.

Dans les années yéyé, de gauche à droite : Didier Castan, Dadou Quintilla, Guy Albéro, Régis Franc, Robert Mahoux.

Il était une fois, dans notre petite ville audoise, une bande de copains comme tant d’autres. Je n’en faisais pas partie. Mais je connaissais bien tous ceux qui la composaient. La plupart étaient mes camarades de l’école primaire. Ils étaient trop agressifs à mon goût, trop « grandes gueules », trop nombreux aussi. Je n’étais pas à l’aise dans un groupe. J’ai eu, selon les périodes, un, deux ou trois vrais amis, pas plus. Nous fréquentions cependant les mêmes lieux, allions voir les mêmes films, avions les mêmes goûts musicaux, ceux de tous les ados de l’ère « yéyé », et Johnny était notre idole. A part cela, je voyais mal dans cette bande, quelqu’un qui puisse dévorer autant de livres que moi, écrire secrètement des poèmes, avoir des rêves semblables aux miens. Elle me semblait plutôt vouée à mal tourner, ses centres d’intérêt ne se limitant selon moi qu’à des beuveries, des bagarres, des matchs de rugby et des relations machistes avec les filles. D’ailleurs, ses membres s’étaient baptisés « les Piboulards », mot qui désigne en patois lézignanais ceux qui s’adonnent à des « piboulades », c’est-à-dire, des gueuletons bien arrosés. Avec de telles perspectives, on ne va pas très loin, n’est-ce pas ? Eh bien j’avais tout faux.

Ayant quitté ma ville à un âge où, depuis longtemps, Brassens, Barbara et Léo Ferré avaient détrôné Johnny dans ma discothèque, il m’arrivait parfois de me demander ce qu’étaient devenus les Piboulards. Des souvenirs sans doute, que certains d’entre eux, en se retrouvant, devaient ressasser comme des anciens combattants. Comment aurais-je pu imaginer que je recroiserais un jour leur route en lisant Pilote et Charlie, mes magazines de bandes dessinées préférés. Un nouveau talent s’y révélait. J’aimais beaucoup son style, son humour, son inspiration littéraire. Il s’appelait Régis Franc. Ce nom m’était familier. C’était celui d’un Piboulard. Mais j’étais sûr qu’il s’agissait d’un homonyme. Que le Régis Franc de mon enfance, guère porté sur les études, soit l’auteur de ces BD raffinées si novatrices était impensable. Et pourtant c’était lui : le journal local me l’a confirmé. Mon métier m’a permis de le retrouver au Festival d’Angoulême et d’apprendre par la même occasion que, loin d’avoir disparu, les Piboulards s’étaient lancés, à l’approche de la trentaine, au milieu des années 70, dans l’aventure cinématographique.

Jeannot Careneuve star du "Docteur Cerveau". Au dessous, Jean-Claude Bousquet, Patrick Saury, Gilbert Pautou et Dadou Quintilla dans une scène de "Lulu champion du monde".
Jeannot Careneuve star du "Docteur Cerveau". Au dessous, Jean-Claude Bousquet, Patrick Saury, Gilbert Pautou et Dadou Quintilla dans une scène de "Lulu champion du monde".

Jeannot Careneuve star du "Docteur Cerveau". Au dessous, Jean-Claude Bousquet, Patrick Saury, Gilbert Pautou et Dadou Quintilla dans une scène de "Lulu champion du monde".

Les uns devenus scénaristes, metteurs en scène, cameraman, les autres comédiens, figurants, ils réalisaient des courts et moyens métrages en s’inspirant des films qu’ils aimaient, western, polar, burlesque, épouvante. Je suis allé à leurs projections, bien sûr, et, sur l’écran, je les ai tous retrouvés, les Piboulards de ma prime jeunesse, avec des gueules felliniennes, des dégaines à la Clint Eastwood, des airs d’Humphrey Bogart, le tout porté par une force comique irrésistible.

L’influence de Régis Franc, le savoir-faire technique de Didier Castan et Guy Albéro, les numéros d’acteurs des Jeannot Careneuve, Régis Sans, Dadou Quintilla et autres, portaient la marque d’un talent collectif qui était l’aboutissement d’une aventure née dans les cours de récréation, peaufinée par les frasques de la vie et s’épanouissant sous le label Piboulards Productions. Fort de cette expérience, Régis Franc réalisa quelques années plus tard le long métrage « Mauvaise fille » avec Daniel Gélin, Florence Pernel et Yvan Attal.

Quelques Piboulards fêtant la sortie du livre : Régis Franc, Richard Gélis, Régis Sans, Didier Castan, Guy Albéro, Jean-Claude Bousquet.

Quelques Piboulards fêtant la sortie du livre : Régis Franc, Richard Gélis, Régis Sans, Didier Castan, Guy Albéro, Jean-Claude Bousquet.

La communauté piboularde a, grâce au septième art notamment, marqué d’une

profonde empreinte la vie lézignanaise de la fin du siècle. Ses rangs se sont clairsemés avec le temps et celui de témoigner avant qu’il ne soit trop tard a donné à Didier Castan, son archiviste méticuleux, l’idée d’en faire un livre. Un travail de fourmi qui lui a permis de reconstituer le parcours des Piboulards, depuis les virées de leurs 15 ans jusqu’aux studios de cinéma, avec force photographies et juste ce qu’il faut de textes pour étoffer avec un brin de lyrisme la légende. Et comme il n’est jamais trop tard pour devenir piboulard de cœur, il m’a demandé, à moi qui m’étais toujours méfié d’eux, d’en écrire la préface. Le livre vient de paraître. C’est un bel objet de grand format, fort bien mis en page, truffé d’illustrations ébouriffantes. Un livre à la fois émouvant et divertissant, réalisé avec beaucoup de classe par un Didier Castan fidèle à « uno bando », la sienne, « que vol pas morir ». Je le feuilletais l’autre jour lorsqu’un 45 tours de la mémoire s’est mis à tourner dans ma tête : « Les mauvais garçons tous les vauriens / Ne sont pas méchants je le sais bien / Avec leurs façons de cinéma dautrefois ». Un vieux tube de Johnny, il n’y avait pas meilleure BO pour accompagner la chevauchée fantastique des Piboulards.

Bernard Revel

 

« Piboulards toujours » de Didier Castan (photo ci-contre).

200 pages grand format (24x33 cm), 30 euros.

Plusieurs points de vente à Lézignan, notamment la Maison des jeunes.

 

Photo de tête : Gérard Payrastre, Richard Gélis, Guy Albéro et Régis Sans dans "El Combo".

 

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F
Pour n'avoir connu que Patrick, depuis 23 ans qu'il nous a quittés, je ne pense pas avoir croisé d'autres personnes aussi riches, je me suis peut être inspiré de lui pour construire ma vie pour certaines choses, fier de l'avoir eu comme beau-père, 2 années durant...
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