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Publié par Chantal Lévêque

« Les Bourgeois » d’Alice Ferney

 

Editions Actes Sud, aout 2017

 

Née en 1961 à Paris, Alice Ferney est l’auteur, depuis 1993, d’une dizaine de romans dont « L’élégance des veuves », « Grâce et dénuement », « Dans la guerre », « La conversation amoureuse » et « Cherchez la femme ».  

Quelle famille ! Voilà ce qui vient à l’esprit en refermant ce livre. Avec un sentiment quelque peu mitigé selon le courant qui nous porte.

« Les Bourgeois », c’est une grande saga familiale, dans un milieu aisé, monarchiste catholique, aux valeurs indestructibles par-delà les générations. C’est aussi une fresque historique qui se déploie de 1869 à nos jours, avec des allers-retours. Une photographie très détaillée, sur 350 pages, dont plus de la moitié s’attache aux deux grandes guerres et à celles qui suivront : l’Indochine, l’Algérie… et puis d’autres évènements marquants tels Mai 68, « Le mariage pour tous » jusqu’aux atrocités du Bataclan.

Dans cette famille bourgeoise (d’où le titre, qui semble excuser et accuser tout à la fois) apparaît d’un côté le monde des hommes préoccupés par la guerre, la politique, le travail… et de l’autre celui des femmes, silencieuses, qui se soucient de la maison et des enfants. Ce sont les deux pôles sur lesquels se focalise la vision de l’auteure, ultra-sensible à la condition féminine qui va progresser considérablement au cours du siècle dernier. A noter d’ailleurs que c’est un sujet qui lui tient à cœur car déjà elle s’y était penchée dans « L’élégance des veuves » (adapté au cinéma l’année dernière sous le titre « Eternité »). Elle y mettait en scène les destins exclusivement féminins des bourgeois. A présent elle élargit le décor et nous livre la vie des 10 enfants d’Henri et de Mathilde. (Photo ci-dessous).

Henri fait figure de patriarche dans cette inénarrable galerie de personnages. Un homme né au 19ème qui a fait la guerre de 14 et connu celle de 45. Entre les deux, il sera donc père une dizaine de fois et ses fils eux-mêmes iront combattre au front. Ils en reviendront marqués au fer - à l’exception toutefois d’un seul. La fameuse maxime « Le drapeau, l’armée, l’honneur, Dieu : voilà ce qui vous tenait un homme ! » ne lui disait rien qui vaille. Les filles et belles-filles quant à elles élargiront d’autant la famille avec 6 ou 7 bambins. Ce que c’est que d’appartenir à l’Eglise de Rome… Henri sera grand-père à 40 reprises. Pour baguer toutes ses belles-filles, il avait d’ailleurs fini par acheter un lot de diamants à faire monter par le bijoutier. Cela lui paraissait plus simple !

Dans cette riche épopée, on pourrait se perdre… mais pas d’inquiétude, chaque destinée a droit à son juste chapitre, agrémenté de façon claire et objective de son contexte historique. Les cinquantenaires et plus apprécieront ces retours en arrière qui réveilleront en eux foule de souvenirs et de questionnements. Où étaient-ils nos ancêtres à nous pendant la guerre ? De quel côté se situaient-ils ? De quoi ont-ils souffert ? Et dans cette génération qui a suivi, d’avoir grandi sous leur férule, quelles traces ont-ils laissées en eux, intérieurement, inconsciemment ?

Du général de Gaulle à Emmanuel Macron, il s’en est tant passé ! La vitesse qui s’accélère, les contrecoups des conflits mondiaux avec la question de l’honneur, de la déportation, celle de la mort bien plus proche de la vie qu’à présent. L’évolution du statut de la femme avec la possible régulation des naissances, la loi pour l’avortement, l’accès au monde du travail qui influe sur le mode de vie familial. Elles connaissent à présent l’indépendance et peuvent choisir leur vie, accéder à leur idéal (en 1950 : une existence de femme se résumait à « une maison, des enfants et un mari » - les 3 K en prime (Kinder, Küche und Kirche) et « si une femme voulait un homme dans son lit, le mariage était la seule solution honorable »).

Le récit va ainsi voguer d’une époque à l’autre, truffé de comparaisons, de propos analytiques, de commentaires, de supputations… et d’un nombre ahurissant de points d’interrogation comme pour souligner le doute de celle qui écrit quand elle aimerait comprendre, quand le jugement affleure. Parce dans ce milieu, les principes sont sacrés. Les Bourgeois n’ont cure de l’évolution des mœurs, ils restent solidement ancrés à leurs valeurs (« Famille, Travail, Patrie »). Les enfants « apprennent la solidarité chez les scouts, la rigueur chez les Jésuites et la vaillance dans la famille ». Ils sont franchement de droite, « très Action française », pétainistes jusqu’au bout – même lorsque celui qu’ils considèrent comme « le premier Résistant de France » sera jugé et condamné. Fidèles au Comte de Paris, aux recommandations du Pape et à un idéal militaire, quel que soit le prix à payer.

 

Jamais leurs croyances ne vacilleront, celle en Dieu la plus réconfortante. C’est transgénérationnel. Une lignée à la bonne éducation, qui marche droit, ayant appris « la droiture avant la ruse, le sérieux avant le divertissement, le travail avant le loisir ». Ils n’ont jamais manqué de « noblesse » et tous ont réussi dans la vie (et réussi leur vie ? la question reste ouverte). Une famille courageuse, nous dit-on. Même sous le coup de dramatiques évènements (le décès d’un enfant, le coma d’un fils, l’alcoolisme d’un autre) : on ne se plaint pas. C’est le silence, et parfois même le déni. « Le chagrin est une chose que l’on tait… Ce que l’on ressent n’est pas un sujet de conversation… les paroles comptent moins que les actes et la tenue ».

Qui donc est cette femme qui parle, dans cet ouvrage ? Jamais elle n’est nommée. Nous ne saurons rien d’elle si ce n’est que c’est une proche des « Bourgeois » et l’amie d’un des petits-fils d’Henri dont elle décrit avec finesse et sensibilité le caractère, la psychologie… Un exercice qui m’avait d’ailleurs profondément séduite dans « La conversation amoureuse », un des plus beaux livres d’Alice Ferney que celui-ci est loin d’égaler, à mon avis… si ce n’est justement par ces passages où se révèle son talent d’exploratrice des tempéraments et des sentiments.

Cela semble bien être une double de l’auteure qui raconte, elle s’appuie sur des photos, des écrits, avec un ton impersonnel, convenu, peu économe en mots. Il est facile de la suivre sur son chemin, même s’il aurait eu avantage à être un peu moins touffu. Un peu plus de témérité dans les partis-pris aurait également été la bienvenue, ainsi qu’elle apparaît dans les accents féministes, mais généralement c’est une tonalité neutre, inoffensive et hors jugement qui prédomine. A chacun de se faire un avis !

Quoiqu’il en soit, on ne peut rester indifférent à cette lecture. Elle peut soit faire grincer des dents, soit faire rêver (pour les défenseurs d’une société patriarcale), elle peut aussi laisser de marbre (juste une affaire de Zeitgeist !) ou encore troubler les esprits des plus jeunes… Elle a l’avantage certain de donner à connaître, à expliquer les soubresauts de l’Histoire et leurs conséquences dans ce milieu-là ! Au cours des pages, on ne peut s’empêcher de penser au roman de Jean-Paul Dubois (« Une vie française ») qui est de cet acabit mais avec un point-de-vue bien plus personnel et assumé, avec de l’humour et de l’émotion, et donc bien plus vivant et divertissant.

N’en reste pas moins qu’au final, ce que l’on retient de cette dynastie, c’est l’emprise du temps sur elle, la marche impitoyable des années qui défilent et qui érodent progressivement le socle qui la soutient : « Le temps lui semblait une tenaille qui ne vous lâche pas, doucement serre et tire, vous entraîne loin de vos origines, vous apetisse et vous sépare de ce qui vous était consubstantiel. Le temps est une cruauté sans visage… Tout le monde fait-il cette expérience de finir son existence dans un univers qui n’a plus rien de commun ou presque avec celui dans lequel elle avait commencé ? Connaitrai-je moi-même ce dépaysement ? Et mes enfants ?»

A la fin d’une existence, le regard n’est plus le même sur les évènements. « Qui nous garantit, nous qui souvent jugeons, que nous ne prenons pas aujourd’hui des décisions qui mèneront à des violences et à des crimes encore bien pires que ceux dont nous les accusons (… ceux qui nous précèdent), non pas de les avoir commis ou approuvés, mais de ne pas les avoir vus arriver. Le présent est lourd et opaque, la teneur des jours n’est pas historique ».

C’est le fil conducteur de ce roman, là où veut en venir Alice Ferney. Prendre la mesure de ce fleuve qu’est le temps : personne ne se tient jamais sur la berge des mondes pour en contempler le cours. Ce qui nous semble juste aujourd’hui ne le sera peut-être plus demain… et le temps est irréversible.

Le temps ne passe pas, c’est nous qui passons !

Chantal Lévêque

 

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