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Publié par Chantal Lévêque

« Les âmes des enfants endormis » de Mia Yun

 

Editions Denoël, 275 pages

 

Mia Yun est née en 1956 à Séoul. Elle a grandi en Corée. Après le décès de sa mère, elle s’installe à New-York pour suivre des études de littérature. C’est à ce moment-là, en 1998, qu’elle écrit « Les Ames des enfants endormis » - à peine traduit en français aujourd’hui. Depuis elle a publié des nouvelles et poursuit ses activités de journaliste et de traductrice.

Il y a quelque chose de durassien dans ce roman. Comme dans « Un barrage contre le Pacifique » il est question de conscience et de mémoire. Un roman d’initiation aussi, où les figures féminines prennent l’ascendant sur celles des hommes. Un roman de lutte et d’amour enfin, celui que porte une mère à ses enfants, par-delà la guerre, l’exil, le dénuement, la déchéance sociale. Le thème est identique. Mais dans un tout autre pays, à un tout autre moment, avec de bien différents caractères, une atmosphère plus tranquille, teintée d’onirisme et surtout dans un style fort éloigné de celui de Marguerite Duras.

« Ne touche pas à tes souvenirs ». Ce sont les premiers mots. Et pourtant, il ne s’agira que de cela. Elle fera tout le chemin à l’envers, la toute jeune Kyung-A. Au début, lui reviennent en rêve tous les souvenirs de son enfance. Et personne ne peut contrôler ses rêves. Avec le temps et l’absence, un jour lui apparaitra, non pas ce qui était de l’ordre du secret mais ce qui se cachait sous le voile de l’ignorance, de l’innocence. La digue va lâcher et donner libre cours à une mémoire jusque-là retenue. Et alors débute l’histoire…

Cela se passe au Pays du Matin Calme, là où les montagnes, les nuages, les arbres et les fleurs sont magnifiés depuis la nuit des temps sur les paravents, les éventails, les robes des femmes. « Des paysages brochés de rivières d’argent, des montagnes de jade et de pierres rouges ». Les esprits les habitent, les shamans sont encore là pour les faire revivre et c’est toujours en se référant aux saisons, à la lune et au soleil et à la couleur du ciel que s’écrit la vie.

"Une grand-mère qui flotte comme un papillon à la fin d’une journée d’été, des questions qui surgissent comme des pousses de bambous sorties de nulle part, des filles aux ongles en croissant de lune qui vendent leur printemps au coin des rues". Tout fait signe en Corée et les traditions ancestrales règlent le cours des existences : ainsi une fille née à l’aube de l’année du Singe ne causera que des ennuis et quand la famille change de maison, on se doit de lui offrir des allumettes pour que la richesse se propage comme un incendie, et des pains de savon afin qu’elle puisse se multiplier telles les bulles qui s’en échappent. 

Le pays vient à peine de se fracturer en deux et retrouve son indépendance après 36 années d’obscurité sous le règne des Japonais. Armstrong fait le premier pas sur la lune et c’est encore le temps là-bas, pour la petite Kyung-A, de se rendre dès l’aube à la source pour se laver munie d’une cruche vide et d’une serviette, alors que résonnent la cloche du vendeur de tofu ambulant et le cri du marchand d’huîtres. C’est encore le temps des concubines comme dans les romans de Pearl Buck dont elle s’abreuve avec joie : la lecture comme un refuge face à la crainte de grandir, elle dont l’imagination poétique fait feu de tout bois, qui adore se faire peur et voit en toute chose un secret à découvrir. C’est son héritage.

Sa mère, issue d’une famille aisée, timide et discrète, ayant connu la guerre de Corée, la fuite difficile vers le Sud seule avec son premier enfant sur le dos, trouvait la liberté dans ses rêves. Là où tout était possible. Elle les prenait très au sérieux. Comme cette fois, au jardin, quand elle lui fit observer la danse d’un papillon blanc aux ailes soyeuses et transparentes dans la lumière du soleil au milieu d’un carré de choux aux fleurs blanches. C’est l’esprit d’un enfant endormi, lui avait-t-elle dit, et alors elle se mit à redouter de s’endormir pendant la sieste. Et si les papillons étaient vraiment les âmes des enfants endormis, comment ferait-elle alors pour retrouver le monde réel ?

Le père lui aussi est un incorrigible rêveur : il n’a pas les pieds sur terre. Il ne fait que de brèves apparitions dans la famille, le temps de repeindre la vie en rose et puis il repart vers des projets lointains qui tombent toujours à l’eau, inexorablement. Il laisse à son épouse le soin d’élever seule ses enfants, et comme elle a dû regretter son absence. C’est anormal, dans cette société hautement patriarcale, que de se retrouver isolée ainsi. Cela fait jaser… L’argent se met à manquer et les déménagements successifs les amènent à vivre dans des maisons de plus en plus petites, éloignées de la ville, inconfortables surtout. C’est un déclin social et matériel qui ne semble pas avoir de fin. 

Ces réminiscences sont racontées à hauteur d’une vie d’enfant, dans la soumission passive aux évènements, en toute candeur et tendres sentiments. La fois où son frère a failli se noyer dans la rivière, la fugue de sa sœur, la vieille Femme Citrouille qui lui tressait les cheveux, les visites à la grand-mère paternelle aux valeurs protestantes (ayant souffert quant à elle de l’occupation japonaise) et à chaque fois les colères de sa mère – vérités inaudibles de part et d’autre, explications et justifications sombrant dans l’impossible pacification. Il y a aussi les rêves de l’Amérique fantasmée alors qu’à Séoul, tout près, sévit la peur des guérilleros nord-coréens, ces communistes qui cherchent à infiltrer la région. Son amitié avec Soon-hee qui, par une froide soirée de mars, l’emmena à la cathédrale pour assister à l’office. « J’entrai derrière elle dans cette église caverneuse, éclairée uniquement par des bougies et résonnant du bruit métallique quasi inaudible d’un orgue, et sentis la peur me saisir. Je m’immobilisai, transie d’un effroi étrange, tandis que Soon-hee, coiffée de sa mantille, encore plus belle et plus pure que la Vierge Marie, n’en finissait pas de s’agenouiller, de prier et de répéter les mots qu’un prêtre invisible lisait depuis son autel qui brillait au loin. La voix du prêtre traversait la distance qui nous séparait de lui, solennelle, pleine d’échos, vibrante comme celle d’un juge à l’heure du verdict. Les hautes colonnes vacillaient à la lueur fumeuse des bougies, et les anges fantômes aux yeux bleus et aux cheveux blonds prenaient vie sur les vitraux, battaient des ailes et s’envolaient dans un bruissement. Un vrombissement résonnait dans ma tête. Les anges fantômes se multipliaient. Ces angelots, avec leurs ailes et leurs yeux ronds pénétrants, faisaient plus peur que les fantômes coréens. A deux doigts de m’évanouir, je fermais les yeux… Il fallait avoir le cœur bien accroché pour être catholique. » Une anecdote qui en dit beaucoup sur le fossé existant entre les spiritualités de l’Orient et de l’Occident.

S’il n’existe aucune esbroufe dans le style, ce qui facilite d’autant la lecture et le plaisir de suivre cette singulière destinée, il y a pourtant de ces maladresses qui font penser à des erreurs de traduction – bien qu’étrangement, il s’agisse là d’un texte anglais reformaté dans notre langue et non pas coréen (ce qui aurait alors pu se comprendre, vu l’éloignement considérable qui affecte ces deux langues, sans parler des difficultés inhérentes à la langue elle-même). Il est évident que l’auteure, qui vit à présent aux Etats-Unis, a tenté de rendre toute l’esthétique de sa culture, toute la pensée poétique dans ce que j’imagine ses souvenirs romancés. Cela transpire tout du long, mais pourtant, souvent, on trébuche… On est loin d’un texte abouti mais il y a toutefois dans cette voix qui se souvient, qui reconstruit le puzzle d’un paysage familial à nous étranger, une fraîcheur, une émotion, une sensibilité tangible. Toute l’Histoire de ce peuple-ermite si longtemps coupé du monde et d’une extrême pauvreté, en guerre depuis tant d’années, traversent les pages dans des nuances pastel, tristes et attendrissantes à la fois.

Au final, ce travail de mémoire amènera Kyung-A à prendre conscience de l’amour inconditionnel de sa mère. Seule la présence de ses enfants la comblait de joie et lui donnait la force de traverser les épreuves. Quand elle disparaitra, à la tristesse de sa fille viendra s’agréger la précieuse présence des souvenirs. Elle les a saisis au vol, comme on attrape délicatement les ailes d’un papillon virevoltant autour d’elle, pour reconstruire son histoire et trouver l’apaisement. Parce que « la vie est une rivière qui ne s’arrête jamais de couler ».

Chantal Lévêque

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