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Publié par Chantal Lévêque

« Et s’ils étaient tous fous ? » de Christophe Bourseiller

 

Edité par La Librairie Vuibert, 220 pages. Créée en 2011, La Librairie Vuibert est une maison du groupe Albin Michel spécialisée dans les ouvrages de non fiction.

 

Qui s’intéresse aux artistes n’ignore pas que ce sont souvent des êtres singuliers, bizarres, chimériques, un peu fous…

Victor Hugo faisait tourner les tables pour converser avec les morts, Gérard Nerval se promenait avec un homard en laisse dans les jardins de Paris. Van Gogh s’est tranché une oreille pour l’offrir à une prostituée, Dali discourait sur un trône, un sceptre à la main et Virginia Woolf entendait les oiseaux de son jardin chanter en grec. Nietzsche quant à lui fut atteint de démence dès lors qu’il aperçut un jour un cocher frappant durement un vieux cheval refusant d’avancer.

Dans cette « enquête sur la face cachée des génies », non seulement on en apprend un peu plus sur les raisons qui pourraient être à l’origine de ces comportements étranges, mais on en découvre d’autres encore, de ces artistes plus ou moins célèbres atteints dans leur intégrité psychique. Qui donc connaît le compositeur Carlo Gesualdo, le peintre Richard Dadd ou l’écrivain Raymond Roussel ? L’auteur de ce florilège a cherché loin pour dégotter des fous inédits et il a creusé le degré de singularité de bien d’autres.

Ainsi Proust aurait pris un plaisir sadique à torturer des rats, Erik Satie possédait 14 parapluies soigneusement emballés de peur qu’ils ne se mouillent, Sartre se croyait poursuivi par une horde de crabes sur les Champs Elysées et la liste est longue des frasques d’un Antonin Artaud, manifestement sujet à des délires paranoïaques et schizophréniques des plus aigus.

L’enjeu de cette enquête est « de questionner la démence des plus grands artistes de leur temps » en offrant au lecteur une anthologie des cas les plus représentatifs, précédée par une petite introduction dont le postulat serait l’objet du titre - « Et s’ils étaient tous fous ? » - suivie d’une courte conclusion qui chercherait à en démontrer l’inverse.

Pour certains, nous explique-t-il, le mouvement surréaliste fondé par André Breton ainsi que le regard du philosophe Michel Foucault tendent à justifier le génie de ces créateurs par leur capacité à transgresser les codes, à se libérer des chaînes de la normalité. Il en résultera un art reconnu à part entière : l’art brut.

Tout original qui poursuit un but éloigné de la raison commune est traité de fou, mais de là à penser qu’à l’origine de toute aventure créatrice existe une part de démence, cela reste à prouver. Ce n’est qu’en parcourant ces 35 mini-études de cas que l’on réalise qu’à l’origine de ces destinées particulières existe un lien de cause à effet qui expliquerait ces « dérèglements de l’âme » fondateurs d’une œuvre. Une fragilité de caractère, une sensibilité exacerbée, une prédestination génétique, une accumulation d’évènements malheureux (perte, abandon, misère, amours contrariées, drames familiaux, éducation trop stricte, secret de famille - comme « le frère de remplacement » que furent à leur insu Dali ou Van Gogh). Un accident, une maladie (la syphilis pour Nietzsche et Maupassant). La prise de drogues (l’alcool pour Antonin Artaud, l’opium pour Van Gogh, ou ce mélange plutôt corrosif d’un Jean-Paul Sartre : « Songeons un peu au programme qu’il s’imposait pour une seule journée de 24 heures : deux paquets de cigarettes et de nombreuses pipes bourrées de tabac brun ; plus d’un litre d’alcool ; 200 mg d’amphétamines ; 15 grammes d’aspirine ; plusieurs grammes de barbituriques, sans compter les cafés, thés et autres graisses de son alimentation quotidienne » (A. Cohen-Solal). Quelquefois, il y a dès le départ une santé mentale défaillante (la bipolarité de Vivien Leigh, la dépression chronique de Virginia Woolf), suivie dans certains cas de soins inappropriés (électrochocs, chocs insuliniques). Mais surtout, c’est souvent un méchant cocktail de tout cela qui déclenchera des débordements psychiques pouvant aller jusqu’à la folie meurtrière, l’enfermement en asile psychiatrique ou le suicide. Des parcours de vie semés d’embûches dont chacun d’eux en explorera la richesse cachée et en alimentera sa passion, soit en tant que source d’inspiration, soit comme refuge ou encore thérapie comme Niki de Saint Phalle : « Peindre calmait le chaos qui agitait mon âme. C’était une façon de domestiquer ces dragons qui ont toujours surgi dans mon travail ». De Goya, André Malraux disait : « Son art consiste à apprivoiser sa folie pour en faire un langage ». Et ne pas oublier qu’au final, ce qu’ils auront entrepris leur donnera une visibilité, si ce n’est une notoriété, que jamais ils n’auraient eue en restant sur le chemin du commun des mortels. (Photo ci-dessous : "Le sommeil" de Goya).

Dans cette enquête, la souffrance n’est pas prise en considération si ce n’est pour distinguer, à l’inverse d’André Breton, ceux qui sont atteint de folie drolatique, insolite et folklorique de ceux pour qui elle s’avère dramatique, pathétique, médicamenteuse. Nombreux sont ceux qui passeront de l’une à l’autre…

Le « Journal d’un caméléon » de Didier Goupil (1) éclaire ce propos à souhait. Les tourments sont-ils cause ou conséquence du génie créateur ? Cause parfois. Conséquence : voilà qui paraît là évident. A trop vouloir traiter médicalement les symptômes, la vie du peintre Cosme Estève devient un enfer. Du moins peut-il, en limitant au maximum la prise de neuroleptiques, continuer à créer.

De là à dire que des artistes équilibrés et favorisés par le destin n’ont que peu de chance de se révéler des génies, c’est aller un peu vite en besogne. Il arrive que le talent conjugué au savoir-faire et au travail assidu puisse aboutir à une œuvre, avec ce petit quelque chose en plus qu’il est somme toute difficile de définir précisément. Voici en tous cas une des nombreuses questions soulevées dans ce livre et c’en est la richesse essentielle.

Nous serions tous atteint de folie, selon Christophe Bourseiller, mais seuls certains d’entre nous seraient en capacité d’assumer ses dérèglements, de passer de l’autre côté et d’en transcender les effets, d’user de son aliénation libératrice pour créer, laisser derrière eux une trace ineffaçable. « En quête de vérité, lucides… c’est justement cette pleine conscience de la folie humaine et de leur propre intempérance qui leur permet de les dépeindre avec tant de justesse… les artistes savent qu’ils déraillent, ils transforment leur faiblesse en force… L’art ou la folie maîtrisée. »

Comment classer cet ouvrage ? Présentée différemment, plus étoffée dans la réflexion, plus ambitieuse dans l’analyse, un peu plus scrupuleuse dans sa forme et son écriture aurait permis à cette enquête de se transformer en passionnant essai. Il y manque évidemment de la longueur tant il y a de pistes à explorer, un ordre bien établi dans les sujets de réflexion, des angles d’attaque plus nombreux et surtout de la rigueur dans le choix des artistes et celui de leurs déviances. Il y a là des poètes et des écrivains, des philosophes, des musiciens, des peintres et des sculpteurs, un danseur étoile, un cinéaste et des acteurs… c’est beaucoup et pour certaines personnalités, on peut émettre un doute. Vivien Leigh par exemple, ou Florence Foster Jenkins. Depuis ce film où Catherine Frot incarne admirablement cette Castafiore ingénue, on ne peut plus rien ignorer de sa vie - mais fut-elle vraiment une artiste majeure ?

Cette lecture plaisante et facilement accessible vous oblige à la réflexion et c’est son atout principal, hors la découverte de cet aréopage de créateurs aux destins tragiques.

Qu’en est-il à présent ? La folie se soigne et peut-être alors bon nombre d’élans créateurs sont-ils étouffés dans l’œuf ! Afficher son côté loufoque n’est pas de bon aloi dans ce monde pétri d’hygiénisme, d’interdictions et de « politiquement correct ». Le comportement extraordinaire, la dégaine insolite, le propos perturbant, le coup de folie dérangent plus qu’avant, semble-t-il. Les dérèglements font peur. Il faut se garder de dépasser les bornes… ou de fréquenter ceux qui les dépassent. L’espace de liberté se rétrécit. Voilà encore une piste à explorer pour qui se demande à l’instar de Gombrowicz, quelle dose de folie se cache encore dans l’ordre habituel, sachant que « la normalité n’est qu’une corde de funambule au-dessus des abîmes de l’anormal. »

Chantal Lévêque

 

(1). Voir dans ce blog « Didier Goupil, prix Jean Morer 2016 ». (Note de lecture de son roman « Journal d’un caméléon » consacré au peintre Roger Cosme Estève).

Journaliste, écrivain, acteur, Christophe Bourseiller, né en 1957 à Paris, enseigne à l'Institut d'études politiques de Paris. Il est l’auteur de nombreux livres dont «Vie et mort de Guy Debord»,  «Histoire générale de l’ultra-gauche», «Génération chaos», «Un maçon franc» (autobiographie), « Mémoires d’un inclassable ».

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