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Publié par Chantal Lévêque

Attention fragile ! Tous les êtres dont nous parle Delphine de Vigan sont sur le fil, en équilibre instable, sur le point de tomber, de se fracasser. Friables, si vulnérables, ils sont victimes d’un passé tou

rmenté, d’un parent toxique, d’une situation inextricable qui semble ne pouvoir trouver d’échappatoire que dans la perte de soi, le désir de disparaître.

Dans ce roman, articulé par plusieurs voix qui se font douloureusement écho, le point d’ancrage ce sont les loyautés. Une toute première page les définit précieusement :

« Ce sont des liens invisibles qui nous attachent aux autres – aux morts comme au vivants -, ce sont des promesses que nous avons murmurées et dont nous ignorons l’écho, des fidélités silencieuses, ce sont des contrats passés le plus souvent avec nous-mêmes, des mots d’ordre admis sans les avoir entendus, des dettes que nous abritons dans les replis de nos mémoires.

Ce sont les lois de l’enfance qui sommeillent à l’intérieur de nos corps, les valeurs au nom desquelles nous nous tenons droits, les fondements qui nous permettent de résister, les principes illisibles qui nous rongent et nous enferment. Nos ailes et nos carcans.

Ce sont des tremplins sur lesquels nos forces se déploient et les tranchées dans lesquelles nous enterrons nos rêves. »

Des liens, des lois et ce qu’il peut en advenir : le meilleur ou le pire. Et les histoires qui s’imbriquent harmonieusement ici parviennent à en démontrer l’évidence, dans un décor contemporain et dans une évocation juste et simple.

Loyauté d’un jeune fils à ses deux parents divorcés, pris en otage par une mère haineuse et spectateur impuissant de la déchéance d’un père en dépression. Un écartèlement insupportable entre les deux.

Loyauté de son camarade, mais qui s’épuise à le suivre dans ses débordements.

Loyauté d’une femme aux valeurs sociales de son époux, à son idéal de vie, alors qu’elle découvre une de ses faces cachées qu’il lui est impossible d’assumer. Impensable complicité.

Loyauté de celle autour de laquelle se déroule les drames, son pivot, son espérance aussi. C’est une professeure de sciences fidèle aux « lois » qui se sont forgées en elle lorsqu’enfant elle fut maltraitée et auxquelles elle ne peut déroger.

« Aujourd’hui je sais quelque chose que les autres ignorent. Et je ne dois pas fermer les yeux. Je sais que les enfants protègent les parents et quel pacte de silence les conduit parfois jusqu’à la mort. Parfois je me dis que devenir adulte ne sert à rien d’autre qu’à cela : réparer les pertes et les dommages du commencement. Et tenir les promesses de l’enfant que nous avons été. »

C’est elle qui, en classe, pressent le malheur de Théo, ce pâle adolescent semblant à bout de forces, qui n’en peut plus de subir les conséquences du désamour de ses parents. C’est plus fort qu’elle, ce besoin de chercher à savoir, d’enquêter jusqu’à harceler l’administration, la famille. Au risque de perdre son poste. Elle ouvre ainsi la porte à toutes ces voix.

C’est par cette orchestration, épurée de tout pathos, pas vraiment dénuée de parti pris, que Delphine de Vigan parvient à ce que l’on acquiesce à cette rébellion, à la dénonciation de ces loyautés perfides et destructrices. Lorsqu’à ses protagonistes l’impossible est demandé, lorsque la limite du supportable est atteinte, lorsque l’inadmissible advient ou est avéré par ces liens toxiques, alors survient le passage à l’acte ou encore la rupture, la fuite.

Les mots ici, par le biais de ces maux qui touchent, qui bouleversent, font corps avec ce quelque chose de vrai, de vécu, issu manifestement de l’expérience de la femme écrivain.

Déjà dans « Rien ne s’oppose à la nuit », cet bel et intense témoignage d’une filiation difficile, transpirait son désir d’en finir avec ses démons, de soigner la douleur. Elle n’en finit pas, n’en finirait peut-être jamais avec cette fonction réparatrice, thérapeutique que lui offre l’écriture. Elle sait émouvoir pour convaincre, et c’est le principal.

Elle se situe sur le versant féminin, intimement féminin, de la littérature actuelle, proche de ces femmes encore trop soumises, de celles qui se sentent incomprises, grugées, asservies, humiliées. Comment ne pas mentionner ce passage où l’une de ses héroïnes (dans le vrai sens du terme) s’oppose enfin à son mari, au milieu d’un repas entre amis, pour dénoncer l’état d’infériorité manifeste d’une femme seule la nuit, dans une rue déserte, croisant une bande de types avinés comme il en a été de celle dont il se moquait vulgairement ?  

« Est-ce que vous serrez les fesses lorsque vous croisez un groupe de jeunes filles manifestement ivres en pleine nuit ? » assène-t-elle à tous ces types de l’assemblée, si sûrs d’eux. C’est peut-être dans l’air du temps, mais c’est aussi et certainement la marque d’une autre de ces fragilités à laquelle est sensible l’auteure. Au travers de ses écrits, elle use de sa résilience pour manifester sa réprobation, pour prendre position et avertir.

« Sauf que les coups, je les ai reçus et qu’avec moi, ça ne marche pas ». Tout est dit dans cette phrase.      

Chantal Lévêque 

Delphine de Vigan : « Les loyautés »

Editions JC Lattès, janvier 2018, 206 pages

Delphine de Vigan a écrit huit romans dont « No et moi » (Prix des Libraires 2008, adapté au cinéma par Zabou Breitman) et « Les Heures souterraines » (adapté au cinéma par Philippe Harel). « Rien ne s’oppose à la nuit », paru en 2011, a obtenu le Prix du Roman FNAC, le prix Renaudot des Lycéens et le Grand Prix des lectrices de ELLE.  En 2013, elle réalise son premier film, À coup sûr. En 2015, elle obtient le prix Renaudot et le prix Goncourt des lycéens pour « D’après une histoire vraie » (adapté au cinéma par Roman Polanski et Olivier Assayas. 

 

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