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Publié par Chantal Lévêque

Yves Ravey : « Trois jours chez ma tante »

 

Les éditions de Minuit, 188 pages, 15 €

 

Yves Ravey est né en 1953 à Besançon. Il est professeur d’arts plastiques et de français. Il a publié une vingtaine de romans dont Le Drap (prix Marcel Aymé), Pris au piège et Un notaire peu ordinaire.

 

Petit par la taille, grand par le plaisir de lire, tel est le dernier roman d’Yves Ravey.

Déjà dans « Un notaire peu ordinaire » * apparaissait son talent pour nous raconter des histoires.

Une plume alerte, de l’humour, un rien de désopilance, une exigence dans le choix des mots et un personnage qui vous embarque allègrement dans son aventure.

Il y a du Echenoz en lui, du Oster, du Gailly, du Gauchard (tous appréciés dans ce blog), de par la simplicité (factice) du style, la manière nonchalante de traiter son sujet et ce petit quelque chose d’aérien, d’évanescent, d’absurde qui saupoudre le récit. Et une voix, une petite musique… Introduit par une incertitude, un embarras qui peut se solder par de lourdes conséquences pour le héros, c’est un romanesque où se mêle toujours le hasard, de petits faits anodins finement observés - des faits rien que des faits, aucun débordement sur les aspects psychologiques ou sentimentaux des protagonistes, à chacun de se faire une idée. Tous les ingrédients sont là sur la page, à chacun de s’en servir pour juger.

« Trois jours chez ma tante » fait évidemment penser à « Trois jours chez ma mère » de François Weyergans, un ouvrage hautement – et quelque peu étrangement – « goncourtisé » ! Un titre choisi pour se porter chance ou juste un moyen de circonscrire le récit dans un temps donné, on ne sait… n’en reste pas moins que ce sera le temps pour juger du caractère quelque peu surprenant d’un narrateur dénommé Marcello Martini. Un détail peut-être que ce nom, mais il faut toujours prêter attention aux petits détails : c’est là que se niche le pas de côté, là où s’insinue le doute, là où ça peut dérailler !

Peu de mots aussi, mais pour dire l’essentiel… et le court premier chapitre vous donne d’emblée la situation de départ.

Marcello est au Libéria, il y a fondé une école pour les réfugiés qui fonctionne grâce aux crédits d’une structure à vocation humanitaire. Las, il risque d’en perdre l’agrément… Au même moment, il reçoit un message de sa vieille tante richissime assorti d’une convocation chez le notaire : il y est question de reproches et de l’arrêt de son virement mensuel dont on comprend qu’il lui est fort utile. Il n’a que trois jours pour rencontrer sa tante et rétablir sa situation financière. Et plus vite qu’il ne faut pour l’écrire, il prend un avion et se retrouve devant elle…

« Je contemplais le paysage du parc, les feuillages, la pelouse et les massifs de fleurs desséchés – des hortensias, je me souviens -, où travaillaient les jardiniers, faisant remarquer à ma tante qu’elle avait de la chance. Là où j’étais, hier encore, les maisons de retraite, ça n’existait pas.

Vicki m’a rappelé que personne n’avait cotisé autant qu’elle aux assurances vieillesse. J’ai hoché la tête. Elle m’a redit : Marcello, tu dois te souvenir que l’argent ne tombe pas du ciel… J’ai répondu que j’étais au courant. Là-dessus, elle m’a demandé d’approcher : … Une question à te poser, ça me travaille depuis un certain temps, comprends-tu : Elle voulait savoir si je me souvenais des conditions exactes dans lesquelles j’étais parti, il y a vingt ans. Et c’est là que je dis : ça a commencé très fort. »

C’est le sentiment qui persiste tout du long : la rapidité avec laquelle se met en place la remise à plat d’un passé peu glorieux pour Marcello, des pièces de puzzle à assembler jusqu’à ce que l’ensemble prenne forme - parce que toutes les péripéties rocambolesques qui adviennent finissent par vous mettre sérieusement la puce à l’oreille. Il faut tourner les pages jusqu’au deux tiers de l’ouvrage (et elles se tournent vite et plaisamment) pour que les petits cailloux noirs semés çà et là vous mènent à destination. Des réminiscences qui éclairent le présent, de petits accrocs comportementaux, des personnages secondaires qui dévoilent l’envers du décor (ah ce bon Honorable, son assistant africain… quelle candeur, quelle naïveté !) : voilà qui donne peu à peu une substance peu reluisante à Marcello. Un héros versant doucement vers l’anti-héros. Et le compte à rebours s’accélère, et arrive ce qui devait arriver !

« L’expérience est une lanterne que l’on porte sur le dos et qui n’éclaire jamais que le chemin parcouru » professait un philosophe chinois… mais là, la lanterne n’a pas même éclairé le chemin parcouru.

Il y a déjà une vingtaine de ces livres à la couverture blanche comme neige signés Yves Ravey, de légers petits volumes que l’on peut glisser dans la poche et qui se lisent faussement tranquillement. Un écrivain que certains comparent à Simenon pour l’atmosphère, à Modiano pour son originalité, à Manchette, à Carver et ils décèlent en lui un héritier d’autres grands noms encore… sans parler de leur admiration pour ses sérieuses accointances avec le théâtre.

A goûter pour savoir si on aime !

Chantal Lévêque

 

* Voir note de lecture dans ce blog

 

© photo : Patrice Normand

 

 

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