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Publié par Elisabeth Fita

« Falaise des fous » de Patrick Grainville 

 

Le Seuil, 656 pages, 22€

 

Patrick Grainville est né en 1947 à Villers (Normandie). En 1976, il a obtenu le prix Goncourt pour Les FlamboyantsFalaise des fous est son vingt-sixième roman.

 

Faites l’expérience : demandez à quelqu'un où il habite. Immanquablement, la réponse sera définie par un choix inconscient du repère premier. Le rugbyman vous répondra : tu vois le stade, il faut tourner à gauche puis tout droit ! L'amateur de théâtre : tu vois le théâtre ? Tu vois la pâtisserie, dira le gourmand… 

Tu vois la falaise d’Etretat, aurait pu dire le narrateur de ce roman. C’est là qu’on rencontrait, « quel que fût le temps », Claude Monet.

 

« Jadis, j’ai embarqué sur la mer un jeune homme qui devint éternel ». Cet incipit ouvre un bal tourbillonnant sur un monde disparu. C’est la petite histoire d’un homme dont la vie va traverser la grande histoire à cheval entre deux siècles, de 1868 à 1927. Nous assistons à la naissance de l’impressionnisme à travers les yeux d’un orphelin élevé par son oncle. Après son retour de la guerre coloniale d’Algérie, le jeune homme s’installe à Etretat dans un moment où le siècle se métamorphose. Alors qu’avec ses maîtresses, Mathilde la sensuelle et Anna la fougueuse, le narrateur s’initie à l’art et à la littérature, tout bouge, de Victor Hugo à Guillaume Apollinaire, de Courbet à Picasso en passant par Boudin et Degas, avec en «toile» de fond Monet et les falaises d'Etretat, point fixe et immuable dans l’impermanence du monde.

Comme dans le tableau des Ménines dans lequel Velázquez se représente lui-même dans une composition énigmatique, en train de peindre et fixant, au-delà de la peinture, celui qui la regarde, le lecteur se sent l’objet d’une mise en abîme. Dans ce livre foisonnant, Patrick Grainville nous invite à voir les transformations du siècle comme si nous étions à l’intérieur du tableau de Monet qui peint inlassablement, d’abord les falaises, ensuite les meules, et enfin les nymphéas du jardin de Giverny, sa dernière demeure.

La guerre de 1870, d’où le narrateur est revenu blessé, inaugure ce voyage à travers l’histoire et pêle-mêle nous voyons défiler sous nos yeux l’affaire Dreyfus, Zola et son J´accuse, Maupassant à la recherche d’Emma Bovary, l’enterrement de Victor Hugo, et les grandes batailles idéologiques d’une période en perpétuel mouvement. 

La guerre de 14-18 va mettre fin à l’insouciance du narrateur, insouciance qui est aussi la nôtre, tant notre implication dans l’histoire est totale. Lindbergh traversera l´Atlantique et, pendant ce temps, Claude Monet qui devient aveugle continuera à peindre pour atteindre l’immortalité. 

Comme dit le prince Salina dans Le Guépard« il faut que tout change pour que rien ne change ».

 

Elisabeth Fita

 

* Le tableau de Claude Monet qui illustre cet article, "Etretat, soleil couchant" a été peint en février 1883. Le portrait de Patrick Grainville est de Hermance Triay.

Ci-dessous, un rare document montrant Monet peignant les nympheas dans son jardin de Giverny en 1914.

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