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Publié par Chantal Lévêque

« Quand Dieu apprenait le dessin » de Patrick Rambaud

Editions Grasset, 280 pages, 19 euros

 

 

Patrick Rambaud est un grand voyageur. Il y a juste trois ans, c’est en Chine qu’il nous avait menés, avec grande sagesse, aux côtés de Tchouang-Tseu*. Là, c’est dans la Venise des origines qu’il décide de jeter l’ancre, avec une verve exubérante et excentrique des plus réjouissante.

Sa truculente Venise est bien loin de celle d’aujourd’hui qui vacille sous les vagues meurtrières de ces paquebots géants chargés de milliers de touristes se déversant dans ses venelles saturées, à tel point que les habitants en viennent à revendiquer haut et fort leur tranquillité.

Très certainement, à tous ces visiteurs l’histoire leur a été racontée. L’histoire du mythe fondateur. Celle qui fait l’objet de ce roman. Ils s’arrêtent tous aux abords de la Basilique Saint-Marc et, comme on leur a demandé, docilement, ils lèvent les yeux vers Le lion ailé - symbole de l’apôtre patron de la ville - juché sur sa colonne de granit gris. Et le casque sur les oreilles, ils écoutent « La Légende ».

Au 9ème siècle, les Vénitiens n’étaient alors que des marchands – non pas de bibeloteries comme à présent, mais de luxueuses soieries, de métaux précieux et d’épices qu’ils ramenaient d’Orient dans leurs galères commerciales. Ils s’étaient réfugiés dans les lagunes pour se protéger des Barbares, refusant d’être inféodés au pouvoir des papes et des évêques qui faisaient la loi. « Dieu dictait sa marche au monde » à l’époque. Alors l’idée vint au doge du Rialto d’envoyer deux tribuns en mission à Alexandrie pour ramener « par tous les moyens » la dépouille momifiée de saint Marc. Sous la protection d’un évangéliste d’une telle renommée, la cité lacustre pourra traiter d’égale à égale avec Rome (qui, elle, s’enorgueillissait des reliques de saint Pierre) et fonder une République indépendante. L’expédition eut lieu, les reliques arrivèrent à bon port.

Tout cela figure très sérieusement dans le dernier chapitre du roman, bien loin de ce qui précède. Parce que, comme le dit notre académicien, en ces temps-là, Dieu apprenait le dessin. Il en était au tout début de la création du monde, il gribouillait « des personnages élémentaires et grossiers » : « On était loin de la délicatesse tremblée d’un Guardi ou de la préciosité maniaque d’un Canaletto ». C’était encore les ténèbres… Et donc, fidèle à cette idée, il va allègrement broder sur la trame, nous en donner sa version. Branquignole sera donc l’expédition (ce sont ses mots à lui).

Il commence par lancer l’un de ces tribuns sur les vieilles voies romaines toutes cabossées, à remonter le Rhin jusqu’à Mayence pour y échanger muscade, encens, poivre, cannelle et clous de girofle ainsi que vêtements aux riches matières orientales contre esclaves de Bohême et armes de fer.

 

« Suivez-moi, on embarque… » En ce haut Moyen-Âge, les chemins sont infestés de loups et de brigands, on y trucide les gens pour trois fois rien, on croit à toutes sortes de sornettes inimaginables et voilà donc cet homme et sa dizaine de charrettes à l’assaut des froides températures du Nord.

Portrait : « Dans l’île de Torcello, en 827, le tribun s’appelle Rustico. Son nom le résume : c’est une âme rude ; il sait que la terre est plate et que la nef reconstruite de Santa Anna Asunta doit en marquer le centre. Rustico vit dans la certitude. Quand il regarde un arbre, il a un œil de charpentier. Quand il regarde un poisson, il a faim. Quand il regarde l’Adriatique, il mesure la hauteur des vagues et la force du vent. Quand il voyage, il cherche à ne pas se faire tuer. Quand il croise un inconnu il se demande d’où peut venir l’attaque. Au physique il a un nez trop long, des moustaches en crocs, des mains assez larges pour manier une hache, tirer un cordage ou emmaller des pièces d’or. Il sourit peu à cause de ses dents poussées de traviole, parce qu’il a acquis le sens des jolies choses à Constantinople en y étudiant les icônes, la grammaire et la prosodie… »

Il se prend d’amitié pour un drôle de zèbre - moine ermite aux mœurs débridés du nom de Thodoald (contraction de Théodore et Romuald) à qui il sauve la vie et en la compagnie duquel il va poursuivre l’expédition, lui à cheval, l’autre à mulet (je vous laisse méditer sur l’image). Ça discute le bout de gras sur le ton de « Kaamelott ». Ils se mêlent à un abracadabrant trafic de reliques, croisent l’Empereur Louis, vont charger sur leurs chariottes fer et esclaves (un marché d’armes toujours actif de nos jours, le clin d’œil ne passe pas inaperçu !). Dans une abbaye, ce sera une orgie à la mode rabelaisienne. Et puis Rustico se retrouvera à deux doigts du bûcher pour s’être servi d’une fourchette (fourchette = petite fourche = fourche du diable = prison). Viendra ensuite le temps de se reposer à Venise, celui de l’expédition maritime vers Alexandrie, du vol de la momie de saint Marc planquée sous des têtes de porcelets, puis dans les voiles du vaisseau…

C’est à ne pas pouvoir reprendre son souffle !

Par quelle magie l’auteur arrive-t-il à faire tenir debout toute cette histoire ? On le soupçonne d’avoir un peu forcé sur le flacon de Soave (référence à sa dédicace !) Mais non ! C’est un habitué du genre. Déjà il prenait de ces libertés avec l’Histoire dans ses volumes précédents pour nous emballer, et cela dans un souffle épique de la plus haute maîtrise. Le burlesque vous saute au visage, l’incongru et l’absurde vous filent le fou-rire même si de temps à autre quelques petites touches de cruauté viennent refroidir tout ça, mais c’est l’époque qui veut ça !  Attention, ce n’est jamais gratuit : il y a derrière chaque anecdote soit un brin de philosophie, soit une critique sociale, politique ou religieuse, soit encore un second degré à déterrer, une métaphore à décrypter, un calembour à apprécier… bref, tout ce qui donne à penser que l’imagination de l’écrivain, vive et spirituelle, se double d’une belle intelligence, sans parler d’une érudition certaine. Il croise ainsi tous les registres, transposant une fable zen au Moyen-Âge, traitant des grues d’Aristote tout en vous offrant dans le même temps la recette d’une boisson aphrodisiaque (un mélange d’oignons cuits dans du miel, pour les intéressés !).

Comme dans « Le Maître », difficile de démêler le vrai du faux. Vrai par exemple que les verriers de Venise se sont installés sur l’île de Murano pour éviter tout risque d’incendie dévastateur, mais y eut-il vraiment le feu intra-muros le 12 décembre 827 ? Et puis est-ce exact qu’il suffit de jeter du vinaigre sur le verglas pour pouvoir reprendre la route ? Là, on peut toujours essayer pour valider. Mais quelle importance ? « Il y a des fables qu’on invente plus tard » comme il le disait déjà… Et là il s’en donne à cœur joie.

C’est presqu’à croire que pour lui, cette histoire d’escamotage de momie, c’est juste un prétexte pour s’amuser, pour inventer mille et une péripéties plus improbables les unes que les autres – tout en y mettant de temps à autre quelque chose de tangible. Son talent principal est de pouvoir construire un tel roman, picaresque dans sa teneur, de partir ainsi dans tous les sens et que ça tienne droit quand même.

A sa manière à lui, dans le style qu’il s’est construit, il questionne le monde et c’est bien là le rôle d’un écrivain.

 

A y regarder de plus près, il aime à planter des décors dans des époques troubles (actuelles ou plus lointaines : en fait, c’est la même chose pour lui) où le pouvoir, les dogmes, l’ignorance et la bêtise des hommes viennent perturber la bonne marche du monde. Dieu doit toujours en être au même point, toujours dans sa phase d’apprentissage, ses créatures humaines irrémédiablement à l’état d’ébauche : de vagues esquisses. Ce sont toujours les mêmes âneries qui se colportent, les mêmes débats stériles qui agitent les esprits, les mêmes erreurs qui sont commises.

« Les croyances, toutes les espèces de croyances génèrent le désordre. Si tu crois, tu veux persuader ceux qui ne croient pas aux mêmes choses que toi, tu t’imposes, tu légifères, tu ordonnes. Tous nos malheurs viennent de ces conflits lamentables et diaboliques… Les religions sont les manufactures où se fabriquent des monstres. Elles provoquent acharnement, délation, haine, meurtre, mépris, interdictions, rigidité, extermination, hécatombes, perversité, illusion, enfantillages… Quelle confusion. » Maintenant et à jamais… pourrait-on ajouter.

Alors on a envie de lui dire, à Dieu, d’arrêter de se prendre pour un omniscient. En fait, il ne sait rien… et surtout pas dessiner ! Idem pour les hommes, si prétentieux. L’ennemi à abattre, ce sont les certitudes. Tout comme nous l’affirme encore une fois Patrick Rambaud, en toutes lettres et en le soulignant !

Chantal Lévêque

 

* Voir note de lecture dans ce blog : Patrick Rambaud : « Eloge de l’inutile ».

Les illustrations sont tirées de la bande dessinée de Gilles Chaillet : "Vasco. Ténèbres sur Venise" (éditions Le Lombard).

 

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