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Publié par Chantal Lévêque

« Bob Dylan et le rôdeur de minuit » de Michel Embareck

 

L’Archipel, 248 pages, 18 €

 

Après une belle flopée de polars appréciés des connaisseurs, Michel Embareck a changé son fusil d’épaule il y a peu pour mettre en scène des icônes du rock dans un roman psychédélique. Ce fut « Jim Morrison et le diable boiteux » (Prix Coup de Foudre des Vendanges Littéraires 2017) *.  

Voilà qu’il remet le couvert, sur le même registre, avec « Bob Dylan et le rôdeur de minuit ». Désormais, on connaît la musique : l’écrivain se travestit en vieux DJ, dit « Le rôdeur de minuit »,revenu de tout sauf de ses musiciens fétiches. C’est un best-of à lui tout seul. Sur les ondes en Louisiane il les a fait défiler des nuits durant, au temps béni du Rock’n Roll et de la beat génération. A 85 ans et des poussières, avachi dans son rocking-chair, il passe le temps à siroter des bières en écoutant la radio (à laquelle il n’entrave plus grand-chose, d’ailleurs) et à mater les bagnoles qui passent dans l’espoir d’y découvrir celle de son pote Alice (Cooper, of course !) qui ne l’a jamais lâché, lui ! Quand il lui arrive de piquer du nez surgissent alors dans ses rêves de vieux fantômes et là le plus ancien, c’est le chanteur country Johnny Cash et le plus jeune Bob Dylan, poète musicien. Tout comme sur la photo du bandeau : il faut toujours regarder la photo du bandeau sur les livres ! Mémoire vivante d’une époque à présent révolue, il lui arrive à présent de se faire interviewer par des étudiants en musicologie avides d’anecdotes inédites et confidentielles jamais immortalisées sur les bobines, de celles inexistantes sur la toile et dont lui seul est détenteur. 

Et là, on entre dans le roman !

En gros, J. Cash est au faîte de sa carrière (et à la fête perpétuelle aussi, toutes substances conviées) lorsqu’il rencontre B. Dylan qui en est encore à répéter dans un hangar de vieux morceaux du patrimoine musical américain. En 62, dans la réputée maison de disques Colombia à New-York, s’il ne lui avait pas filé un coup de pouce pour qu’il puisse sortir son second album, peut-être bien que jamais Dylan n’aurait été « nobélisé ». C’est dire que Cash avait du flair… mais pas seulement. Il semblerait qu’une vieille histoire douloureuse y serait aussi pour quelque chose. N’empêche que des images de la série Vinyl de Scorsese viendront peut-être télescoper les mots de ce chapitre new-yorkais dans votre esprit. S’ensuit une correspondance (fantasmée ? probable !) entre le jeune saltimbanque « à la voix de canard cinoque »et son protecteur. Auraient-ils vraiment pu parler chiffons, coiffure et pièges à souris ? A voir. Échange de conseils, de doutes, d’états d’âme. Congratulations diverses. Transmission d’un côté, admiration de l’autre et vice-versa. Des histoires de tempo, des prises de tête idéologiques, mais là, ils ne seront pas toujours sur la même longueur d’onde. Que le vieux troubadour puisse aller soutenir le moral des troupes au Vietnam, comment le cool et pacifique Dylan aurait pu le comprendre ?

Qu’importe, ce sont quelquefois les différences qui nourrissent une amitié. L’un bouge sans arrêt, estime qu’il n’est qu’un « colporteur contraint de vendre sa salade »,laborieux dans son écriture. Il s’essaie à tous les genres (animation d’un show TV, acteur de cinéma, publication d’un livre, même !) et croit fermement en Dieu. L’autre est plus secret, taciturne, fragile aussi. Et complexe. Il n’est heureux que loin du monde, n’en fait qu’à sa tête, n’hésite pas à musicalement « rénover la tradition »,toujours en recherche - à essayer de décrypter les mécanismes de la création (musique… et peinture). L’évasion, toujours… 

Tout au long du roman, les portraits s’affinent, les différences se creusent… mais, nous dit l’écrivain, sans avoir révisé les biographies des musiciens. « La mémoire est le meilleur du roman ».Mais c’est bien sûr ! Les résurrections se sont enrichies des trésors de l’imaginaire. Et des images, il en a à revendre… Bien plus de Johnny C. que de Bob D., si l’on y regarde de près… mais à ce dernier, il offre le plus bel hommage.

Si vous avez déjà fait la ballade avec Gene et Jim dans le Tome 1, vous retrouverez ici son écriture kaléidoscopique jouant sur l’antinomie des générations (rock-pop) et des époques), son sens du détail (il s’est « écafouillé » une fois de plus à chercher loin dans les archives des marques de matos ou de bagnoles) et son style aussi, bien sûr, déjanté, piquant, décoiffant… mais cette fois un peu plus sagement, on dirait, plus posé. Il prend de la hauteur, c’est plus rondouillard et moins crapuleux dans les termes. Comme si les deux icônes du folk avaient peiné à l’entraîner dans leurs excès de cachetons et d’alcool (excepté dans cette distillerie clandestine sortie d’on ne sait où). Mais ne pas oublier que l’un a cassé sa pipe à 71 ans et l’autre est toujours de ce monde… alors probable qu’ils n’ont pas trop flirté avec le diable. Contextualiser la rencontre, il le fait à merveille et Nixon ici en prend plein la figure, subtilement, l’air de rien. La palme à cette analyse prospective du marché de l’art musical dans la bouche du producteur de la Columbia, citant un extrait d’un (vrai ou faux ?) discours de Malraux… Si c’est une « fausse nouvelle » alors c’est une invention prodigieuse !

Nous faire larmoyer (un peu) fait aussi partie de ses talents, ainsi la description de leur dernière rencontre, à Bob et Johnny, en 2003. Les chapitres les plus longs sont ses chants les plus beaux, mais le meilleur de tous est sans appel le tout dernier - un poil désespéré mais c’est de la si juste et si vraie mélancolie - au point que je conseillerai d’ouvrir le livre en commençant par cette « dernière pour la route »Les conventions, on s’en tamponne le coquillard, après tout ! 

Il a le blues, le vieil octogénaire, même plus la force de balancer son fauteuil. Désenchanté. « La crise des subprimes n’a fait que conforter une intuition qui le taraude depuis la débandade des hippies et des Blacks Panthers : personne ne changera ce monde. Il implosera de lui-même… Disserter de musique ? Depuis belle lurette elle se trouve aux mains des as du marketing, musique fabriquée par des machines, musique samplée, autant dire piquée à d’autres… » Plus grand chose à attendre de cette vie. Soudain à la radio l’annonce du prix Nobel à Bob Dylan ! Alléluia !« Après des années à nous rebattre les oreilles avec les winners, hipsters, traders, productifs, corporates, efficaces, la distinction élève la marginalité au rang de la Déclaration universelle des droits de l’homme à glander derrière la vitre, clope au bec, bière à la main, moue narquoise aux lèvres… Notre génération laissera une marque indélébile au travers de Bob Dylan. Notre génération a rempli sa mission… celle des jouisseurs, rêveurs, drogués, chevelus, insoumis… voyageurs, paniers percés, soiffards, épicuriens, végétariens, végètent à rien… adorateurs des entonnoirs, marchands de chiens, coureuses de braguettes, objecteurs de conscience, coureurs de jupons, mal embouchés, défenseurs des droits de coccinelles… illuminés célestes, poètes, écrivains, décroissants, partouzeurs, musiciens… ». Toute la page 245 dédiée à cette liste ! Irrésistible inventaire, dont on aurait aimé en croiser de semblables dans le premier opus ! C’est ainsi qu’on ne se baigne pas deux fois dans la même rivière ! 

Pour les néophytes, les curieux, les égarés, va falloir prendre le rythme, assembler le puzzle et écumer les sites de partage de vidéos pour voir de quoi il retourne. Quant aux mélomaniaques, ne leur reste plus qu’à apprécier les innombrables références, à réécouter les morceaux mythiques de ces années-là (et d’autres moins courus comme ceux d’un certain Townes Van Zandt, connu et apprécié au bataillon de l’auteur) et à déjouer les pièges. 

Cash a-t-il vraiment offert une guitare à Dylan en 65 ?

Dylan a-t-il vraiment marchandé la reprise de son concert en 66 à l’Olympia contre la présence de Françoise Hardy dans sa loge ?

Cash portait-il vraiment du noir en hommage « aux noirs, aux vaincus, à ceux des rues, de la faim et du désespoir » ?

Et « Quand la véritable histoire tient en une poignée de lignes, est-ce si simple d’en inventer le roman ? comme dit en épigraphe. Seul Michel Embareck peut répondre à cette dernière question, mais il semble à présent évident qu’il en ait le bagage, qu’un style il ait créé pour ce faire et que ça fonctionne parfaitement bien. Alors, longue vie au Rôdeur ! Même si cette petite dernière pour la route n’augure rien de bon… Prions pour qu’il nous revienne !

 

Chantal Lévêque

 

 

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Michel Embareck aux Vendanges littéraires de Rivesaltes en 2017.

Michel Embareck aux Vendanges littéraires de Rivesaltes en 2017.

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