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Publié par Sylvie Coral

« Les anges de Beau-Rivage », Editions Calmann-Lévy, 375 pages.

 

Au pays des écrivains, immense et divers, vit le peuple des romanciers. Si beaucoup de romanciers sont des écrivains, tous les écrivains ne sont pas des romanciers. Nuance. Les romanciers me fascinent. D’abord, j’aime ce mot fait pour rêver, qui promet le mystère, invite au voyage. Notons que « romancier » supporte très bien le féminin, ce peuple étant mixte depuis des lurettes.

Les mots « écrivain » et « écrivaine » ont une autre connotation, presque intimidante car teintée d’un je ne sais quoi de tragique. Etre écrivain, cela s’apparente à un destin.

Hélène Legrais est une romancière confirmée, publiant un livre par an depuis 2004. Nous pourrions en déduire qu’elle est atteinte du syndrome AMSACRL, celui des auteurs médiatiques systématiquement attendus à chaque rentrée littéraire. Ne citons pas de noms, ne froissons personne. Mais au sujet d’Hélène Legrais, nous aurions grand tort de nous méfier. Le seul syndrome dont elle soit atteinte s’appelle le talent.

Elle a rassemblé sur un trousseau dont elle ne se sépare jamais, toutes les clefs du bon roman : un sujet toujours original, mêlant habilement la grande histoire à la petite, des personnages crédibles et consistants, une intrigue dense, une fin inattendue, le tout servi par un style ouvragé, à la fois classique et dynamique. Son souci du réalisme implique de minutieuses fouilles dans l’histoire des faits et des gens. Elle s’y plonge par goût et manifestement avec passion.

« Trois gouttes de sang grenat » a été publié en octobre 2016. Téléportés dans le Perpignan de la Belle Epoque, nous prenons en filature un jeune orfèvre, témoin d’un meurtre, qui va mener une sulfureuse enquête. Tous les milieux s’entremêlent, la bourgeoisie et ses loges fraternelles, les maisons de maîtres et les maisons closes, les pauvres gens. Ceux qui connaissent la ville d’aujourd’hui peuvent, en se perdant dans ses rues, y superposer des images d’époque, croiser les anciens maires, saluer les notables au bras de leurs épouses en dentelles. « Le Destin des jumeaux Fabrègues », paru en 2004, produit la même hallucination. Impossible de se promener dans Rivesaltes sans déposer sur la ville et notamment sur le domaine viticole au centre du roman, le calque du début du XXème siècle. C’est une manière de voyager en restant sur place, de revoir ce qui a disparu, comme si se réanimaient de vieilles cartes postales sépia. 

L’intrigue de son dernier roman, « Les anges de Beau-Rivage », se déroule en 1872 à Genève. Adeline, adolescente de quatorze ans, a fui la ferme inhospitalière de son oncle et surtout le sale type qui la harcelait. Recueillie par le personnel d’un hôtel de prestige au bord du lac Léman, qui va l’embaucher, elle redoute d’être rattrapée par son passé. « De son poste d’observation sur la crête des Voirons, Genève était alors juste une tache claire constituée de maisons collées les unes aux autres, hérissée de quelques tours et clochers comme autant de fines aiguilles. Un nuage aux contours flous, un bout de rêve évanescent qui s’effiloche au réveil et vers lequel ses pensées pouvaient flotter sans vraiment se fixer. La réalité, c’était la branche sur laquelle elle était juchée, l’odeur balsamique des sapins et les trois vaches qui attendaient qu’elle les ramène à l’étable. Et c’est peut-être là qu’elle se trouvait toujours en fait, endormie au creux des deux hêtres jumeaux, perdue dans un songe qui durait, durait mais dont elle finirait bien par émerger un jour. Alors l’illusion se dissiperait et elle se retrouverait sur son arbre.

Sa vie à Beau Rivage n’était qu’une imposture et au fond d’elle-même, elle guettait le moindre signe de retour à la conscience et à la triste réalité de Boëge. Et à l’Abominable. »

Sylvie Coral

 

Née en 1961 à Perpignan d’une mère catalane et d’un père breton, chroniqueuse à France Bleu Roussillon, Hélène Legrais a travaillé comme journaliste à France Inter et à Europe 1 avant d’ancrer sa plume dans son port d’attache catalan. Elle se consacre aujourd’hui à l’écriture. En 2007, le Jury des Vendanges Littéraires lui a décerné son prix pour « Les Enfants d’Elisabeth ». Le prix Méditerranée Roussillon a récompensé « Les Héros perdus de Gabrielle » en 2012. Hélène Legrais est aujourd’hui éditée chez Calmann-Lévy dans la collection « France de toujours et d’aujourd’hui » dirigée par Jeannine Balland.

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