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Publié par Chantal Lévêque

« Une apparition » de Sophie Fontanel

 

Editions Robert Laffont, juin 2017, 250 pages

 

Ce n’est pas une aventure au bout du monde, il n’y a là rien d’une écriture originale, ce ne sera pas le livre de l’année… et cela peut paraître futile, mais c’est un de ces nombreux pavés dans la mare qui ne cessent d’être jetés dans ce monde décidemment en pleine mutation. Le temps semble s’accélérer et pourtant avant de s’inscrire dans le changement, d’y adhérer, il faut celui de l’adaptation, de l’acceptation. Ici, il ne sera pas question de l’usage d’une voiture autonome ou d’un robot humanoïde mais de quelque chose qui touche à l’identité des femmes, à leur rapport intime au corps et à l’image qu’il renvoie, et bien plus encore.

Même si le mot « roman »figure sur la couverture, c’est le récit de son expérience que nous délivre Sophie Fontanel. Le journal d’une transformation, initiée par « Une apparition ». Un titre à double sens, ou plutôt une double apparition. Rien de religieux, de céleste ou de miraculeux, même si intitulé et illustration en ont tout l’air (chevelure blanche sur fond bleu). 

C’est bien elle, sur la photo, la journaliste, la chroniqueuse de mode qui a œuvré 15 années durant dans les pages d’un magazine féminin (qui n’a toujours pas de prénom comme pour tous les rassembler), la femme écrivain (13 romans à son actif), « l’influenceuse »sur les réseaux sociaux, et elle se confie à nous comme à un ami, à une bonne amie, d’un ton léger avec ce petit brin de malice, cet humour, cette autodérision qui sont sa marque de fabrique. Force est de constater qu’elle manie les citations de célébrités et de marques un peu trop souvent, mais c’est tout naturellement, sans la moindre vanité. C’est la réalité de son monde à elle, celui où elle travaille. Elle use de cette figure de style avec esprit et une toute petite pointe d’ironie, toujours sans malveillance, jamais pour en mettre plein la vue. 

 

Elle raconte ce jour où elle a croisé une belle Italienne d’une cinquantaine d’années (son âge à elle), portant fièrement une longue crinière immaculée « qui flottait sur ses épaules comme des ailes d’ange ».Elle est stupéfiée par sa beauté, son aisance, sa liberté, l’assurance de ses propos : « Il faut de la patience, c’est ça ? – Non, juste de la curiosité. »A elle, il lui faudra bien plus que de la curiosité, mais courage et détermination pour assumer ses cheveux blancs. Du courage face au monde superficiel dans lequel elle vit, celui de la mode, de l’apparence. Face aux hommes et à son pouvoir de séduction (que l’un d’eux se retrouve dans son lit et le voilà plutôt désappointé – ne pourrait-elle pas être sa mère ?) … « Ne plus faire reposer son destin sur le goût des hommes » : tout un programme ! Face aux femmes aussi, ses égales, perturbées, stupéfaites, quelquefois révoltées parce que se sentant trahies. Et surtout du courage face à elle-même pour accepter sa mortalité, dire adieu à « une fausse jeunesse éternelle », renoncer à mentir, à se raconter des histoires.

C’est tout à la fin de sa mue qu’elle écrit cela, elle y place le cœur de son ouvrage « … parce que c’est le plus important. Cette préfiguration de la vieillesse. C’est cela que les gens fuyaient en se teignant les cheveux, en se colmatant les rides… Il fallait faire face : je le fis… Je devais être brave, là, et d’une façon démesurée. Mieux encore, je devais être héroïque. Alors, et bien que ce ne fût pas ce que je préférais faire avec mes béquilles (elle s’est fracturée le pied), j’osai faire un détour. Au lieu d’aller directement vers la salle de bains, je m’en fus vers le miroir, pour me confronter avec mon reflet. Je me mis devant lui, à le toucher si j’avais pu… Et là, immobile, je pris le temps de m’ensorceler. Par je ne sais quelles incantations, d’ailleurs muettes, immatérielles, je partis chercher le plus intrépide de moi-même, le plus beau, le plus noble, le plus éternel. Et quand il apparut qu’un embryon de douce malice flottait à nouveau entre le miroir et moi et que j’avais vaincu cet esprit de dégradation, je me mis à pleurer. Je m’étais contemplée jusqu’à me faire rajeunir. Il y a façon et façon de se regarder. »

C’est en diariste qu’elle prend la parole, qu’elle décrit le processus qu’elle entreprend, photos à l’appui. Ce sera long : un an et trois mois… parce qu’elle ne veut pas tricher. Elle lâchera les teintures du jour au lendemain, laissant les racines blanches s’augmenter sans retouches, sans coupe salvatrice. D’abord, ça fera négligé, ensuite zébré, puis noir et blanc comme la méchante Cruella… et enfin toute blanche, telle la gentille Princesse Kida, 8 800 ans et toutes ses dents ! Avis aux petites filles des siècles à venir ! Elle sait toutefois trouver des parades : « L’originalité comme jardin des délices ! ».

Ses accents vibrant de sincérité font que jamais on ne relativise cette épopée, ce « combat » qu’elle mène contre les préjugés, les faux-semblants, cette mission qu’elle s’est donnée de transformer l’image féminine… et lorsque cela prendra la forme d’une création, d’une naissance, alors on se prend à rêver de cheminements identiques qui seraient possibles ailleurs où il en est tant besoin.

« A certains, il faut un temps fou pour apparaître ». 

C’est bien sûr de sa propre apparition dont il est question : lâcher le paraître, accepter l’évidence du temps qui passe, abdiquer devant une jeunesse que l’on veut feindre et qui n’existe plus, se reconnaître dans quelque chose d’admirable. Mais il n’y a pas que de l’introspection dans ce journal autobiographique romancé, elle y met aussi ses références culturelles, son analyse objective de l’époque, de la société… Parfois, l’enquête semble prendre le dessus. La journaliste de terrain pointe son nez…

Elle use (et abuse, somme toute) des réseaux sociaux pour partager son aventure : des milliers de femmes fans (ou pas) commentent et elle commente à son tour les commentaires. Elle va voir ce qu’il en est ailleurs aux Etats-Unis, et là c’est la folie furieuse… Elle donne la parole à sa coiffeuse, à son frère affectionné, à sa copine Inès (de la Fressange, oui, oui ! - qui n’est pas trop fan, pour le coup). En vrac, elle convoque sur le banc des témoins Agnès Varda (avec sa coupe bicolore), Monsieur Hollande (qui se faisait charbonner par un coiffeur à 9 885 euros par mois, à nos dépens), Marylin Monroe, Andy Warhol (« l’homme qui pensait que les cheveux blancs tôt portés en perruque, c’était le contraire du vieillissement »), Dorian Gray et son portrait, Angela Davis… et puis ses voisins et voisines de table, des passants, des hommes célibataires, des mariés, et elle découvre au passage que ce n’est pas que les hommes aiment la jeunesse, mais c’est qu’ils n’aiment pas leur vieillesse (et donc ainsi préfèrent la compagnie de jeunes femmes dans leur âge avancé). Eux n’ont jamais cette préoccupation du paraitre. Leurs armes de séduction, c’est l’argent, le pouvoir, la suprématie intellectuelle… et éventuellement une belle jeunesse accrochée à leur bras comme pour confirmer. Alors chauve, argent ou poivre et sel, ils n’en ont rien à faire.

Un jour dans les rues bruyantes de New-York : « … t’aurais vu ce silence… on entendait une mouche voler ! Les voitures allaient plus doucement, d’autres s’étaient même arrêtées. Ah, on était tous sur la pointe des pieds pour voir ce qui se passait. Et je l’ai vu : il traversait l’avenue. Il allait sans se presser avec un de ces sourires ! Ah, l’enfoiré, il savait très bien qu’on le matait tous. Il avait archi l’habitude, vois-tu. Un grand type, tu n’imagines pas : il dépassait de deux têtes les personnes avec lui, à 84 ans ! J’ai vérifié après, c’est l’âge qu’il avait. Ah, on pensait tous à la même chose. Qu’il avait joué dans des westerns. Qu’il avait été un héros. C’est pas commun de croiser une star de ce calibre. Et même si on n’avait pas su qui il était, on l’aurait reconnu. Bon, c’est couillon, j’ai conscience. Mais il y avait un truc qui faisait qu’il ne pouvait pas passer inaperçu : sur sa tête une crinière de cheveux blancs. La beauté, cette nacre. Ça t’en foutait plein la vue, ambiance le type a atteint la sagesse. Je vais te dire ma pensée : le blanc lui avait poussé sur la tête en symbole de gloire. Il était couronné… Je t’assure qu’on pensait tous la même chose à cet instant, nous arrêtés, en orgasme sur les trottoirs. Là, je me suis dit merde, avoir de tels cheveux est un privilège. Depuis ce jour j’aime les cheveux blancs…

- Et c’était qui ?

- Ah, j’t’ai pas dit : c’était Grégory Peck ».

Un autre aspect encore de son étude sociologique : sa couleur féministe… mais jamais agressive, plutôt en nuances et en clins d’œil… Sous quelques anecdotes, juste l’envie d’initier une émancipation à l’envers. « Les hommes, c’est aux femmes de les libérer »Guerroyer contre les idées reçues, mettre au rebut les vieilles croyances et œuvrer pour une avancée des mentalités, lutter contre les inégalités, provoquer la réflexion et ouvrir de nouvelles perspectives afin de mieux être en accord avec soi-même, de se rapprocher du naturel, de l’authentique en changeant le regard sur les attributs de l’âge avancé… et démontrer par l’exemple : il y a un peu de tout cela dans ce livre, entre les lignes. Sans compter que passer un demi-siècle à se peinturlurer les cheveux, c’est non seulement un asservissement, mais c’est aussi déverser dans les rivières des tonnes de produits chimiques. Et plus nous vivrons longtemps, plus il y en aura. Même si, à présent, on trouve dans les salons des teintures végétales (le bio fait là aussi ses avancées !). C’est dans l’air du temps : les rajeunissements artificiels sont en perte de vitesse. Même les crèmes anti-âge ont du plomb dans l’aile. Coïncidence ou pas, ses idées marchent dans le même sens que ce mouvement de revendication qui vient d’éclore à la suite des épisodes scandaleux dans le monde du cinéma pour le respect des femmes, leur liberté, leur libre-arbitre. Sous couvert d’une histoire de couleur, il y a là aussi une volonté de se déclarer libre de ses choix.  

Un peu, beaucoup, passionnément… comme l’indique les têtes de chapitres de l’ouvrage, on va aimer cette métamorphose parce qu’elle mène aussi à la beauté. « Vieillir, rajeunir, est-ce que c’est le plus important ? La seule grande aventure, c’est d’embellir, non ? ».

« Jusque vers le Moyen-Age, les bleus ont été répertoriés comme des nuances de blancs. Et c’était le même mot, « Bleu », cela venait de « blef », dérivé de « blanc » lui explique un jeune photographe, un de ces « chasseurs de looks », introduit dans la linguistique. Bleu de l’azur et blanc : c’est du pareil au même. Si avec tous ces arguments celles qui hésitent encore n’ont pas encore réalisé que des cheveux blancs, ce n’est pas un abandon de la séduction, un renoncement éclairé, que c’est juste de la lumière, de l’amour de soi-même, alors c’est peut-être que Sophie Fontanel est une visionnaire, elle a juste quelques temps d’avance… ou alors que cette question de séduction est encore loin d’être résolue.

« Grandir » est un livre bouleversant où l’auteure nous parlait de la relation à sa mère, âgée et malade, « L’envie » traitait du désir, « La vocation » de son rapport à la mode via son histoire familiale… et de jour en jour, autant les sujets qu’elle choisit de traiter – souvent à la marge - que son écriture vont en se bonifiant. Elle est de ces femmes écrivains à suivre, légère et faussement artificielle, facile à reconnaître « même de dos, même floue » avec sa chevelure immaculée. Il faut dire que ça lui va bien…

  Chantal Lévêque

 

 Romancière, journaliste, Sophie Fontanel a écrit durant quinze ans pour le magazine ELLE avant d’y diriger la mode pendant un an. Elle tient aujourd’hui une chronique sur la mode dans L’Obs et sur France Inter. Publiés aux Éditions Robert Laffont, traduits en plus de dix langues, ses romans précédents, Grandir (2010), L’Envie (2011), La Vocation(2016) ont connu un grand succès public et critique.

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