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Publié par Chantal Lévêque

« Pays provisoire » de Fanny Tonnelier 

 

Alma éditeur, 250 pages. Fanny Tonnelier, née en 1948, vit à Cunault près d’Angers. « Pays provisoire » est son premier roman.

 

Passé la soixantaine, peu de chance pour un écrivain de faire éditer son premier livre. Voilà un propos entendu au détour d’une conversation entre littérateurs à la reconnaissance établie. Comment Fanny Tonnelier a-t-elle réussi à passer entre les gouttes? « Pays provisoire » est son tout premier roman. Alma Editeur lui a donné sa chance, à elle qui jusque-là n’écrivait encore rien mais lisait beaucoup. Ainsi ce délicat petit objet de papier, d’où s’échappe quelquefois le bleu roi de quelques jabirus levant élégamment une patte légère, séduira peut-être celles et ceux qui rêvent de pays lointains au temps des fiacres et des capelines, d’héroïnes vaillantes et courageuses et de dénouement heureux. 

Pour Amélie, jeune Savoyarde passionnée par son métier de modiste, rien n’est gagné d’avance. Coiffée d’un « bonnet de police » en velours noir - un joli chapeau orné sur le côté droit d’un discret plumet noir qu’elle s’est confectionné elle-même-elle entreprend un voyage en chemin de fer (46 heures, pas moins à l’époque) à l’invitation d’une amie de son oncle à reprendre sa boutique de chapeaux, à Saint-Petersbourg.

Sept ans plus tard, la ville est à feu et à sang. Les Bolcheviks cherchent à détrôner le tsar. C’est la fuite pour tous les immigrés. Les premières pages sont donc plutôt sombres. Elle va tout perdre et tenter de rentrer chez elle, inquiète pour ses parents. La France elle aussi est sens dessus dessous. C’est un périple risqué qui l’attend, une traversée de la Finlande, de la Suède, de la Norvège et de l’Angleterre dans des trains surchargés et sur des mers où croisent torpilleurs et cuirassés. Nous sommes en 1917.

Si au fil des pages il n’apparaît aucun doute qu’une fin heureuse va clore son aventure, c’est parce que la romancière a doté son personnage d’un caractère hors du commun. Jamais elle ne s’attarde mentalement sur les situations malheureuses, ne s’appesantit sur le récit de ses épreuves dans ses échanges avec les voyageurs. Même au plus profond d’une infinie tristesse, elle trouvera toujours pire situation à la sienne afin de distraire et mettre à distance son découragement. Tout ce qu’il y a de beau et de bon autour d’elle prendra l’ascendant. L’optimisme est sa planche de salut. Radieuse, chaleureuse, généreuse, affectueuse, chanceuse… que d’adjectifs solaires pour la définir.

C’est le portrait d’une femme indépendante, déterminée face à l’adversité, pleine de bons sentiments, aimant spontanément et librement. Avec candeur aussi et quelques pointes de rose un peu trop appuyées. Il y a quelque chose de fantasmatique dans cette description. On n’ose pas tout à fait y croire…

Là où par contre le récit retient fortement l’attention, c’est dans la fabuleuse histoire d’un métier à présent disparu, celui de modiste. Autour de lui existaient toutes sortes de « petites mains » agiles nécessaires à la préparation des chapeaux : celles des plumassières, des apprêteuses, des garnisseuses… et des « friseuses » pourrait-on rajouter : la frisure étant l’art de travailler la forme de la plume qui, selon le support, se faisait crosse, coquille ou nageoireAmélie, bien sûr, en connaîtra tous les secrets.

« La première fois qu’on entrait dans un atelier de plumasserie, on avait l’impression d’être dans une volière. Emile et ses collègues réceptionnaient les animaux tout juste morts, les nettoyaient et les ébouillantaient, c’était dur et fatiguant. Puis ils tiraient les plumes sans les abîmer, le duvet volait autour, s’accrochait aux murs et même aux ouvriers qui ressemblaient à des poussins ! Ils les savonnaient alors à l’eau tiède et les rinçaient à l’eau pure. Souvent ils reprenaient les plumes d’oie, de faisan ou de paon pour les passer dans une teinture ou un bain d’acide, sulfurique pour les noires, acétique pour les autres nuances. Le changement était surprenant, on croyait voir des plumes d’aigrette ou d’oiseau de paradis. Ils les triaient succinctement et en faisaient des tas qu’ils portaient aux femmes. Commençait alors pour les ouvrières un travail d’adresse et de patience… »

Sous celle de Fanny Tonnelier, de plume, on les imagine bien virevoltant de partout, et puis il y a tous ces rubans de couleur et ces dentelles qui s’entortillent, et la laine fine, le velours de soie, le taffetas… Le travail était délicat, chaque couvre-chef s’apparentait à une œuvre d’art. D’ailleurs, dans les riches maisons, les modistes avaient le privilège de livrer leurs créations par le grand escalier et non par l’entrée des fournisseurs. La voiture a tué cette habitude qu’avaient les femmes de porter bibis et capelines, chapeaux de paille et canotiers et l’enquête ici menée retrace avec rigueur et précision toute cette vie artisanale parisienne de la Belle Epoque, si bien nommée. 

Ce pays provisoire où Amélie aurait tant voulu couler encore des jours heureux, Fanny Tonnelier sait aussi en offrir une image séduisante. A Saint-Pétersbourg, on se promène sur le canal de la Fontaka bordée d’immeubles et de palais élégants aux couleurs pastel, on y emprunte le pont Anitchkov pour dériver sur la perspective Nevski, puis au bord de la Neva on se plonge dans l’ambiance des nuits blanches de juillet. On goûte au caviar avec blinis, aux zakouskis, au bortsch et aux pirojkis… et on apprend au passage qu’à la fin des repas russes, les desserts n’existent pas. 

C’est l’imaginaire la grande force de la romancière, mais un peu moins celle de la belle écriture. Là c’est un pays plat, factuel et manquant cruellement d’émotion et de saveur. On aurait aimé quelque chose de plus « huppé », quelques perles de ci de là. De l’aérien, du plus sophistiqué peut-être. Il y manque cette rencontre miraculeuse et improbable de la forme et du contenu, lemariage réussi de la grammaire et des sentiments, dirait une sommité en critique littéraire. Le plus difficile, dans un premier manuscrit, c’est de trouver un style à soi, fluide, original, à nul autre pareil. Peut-être est-ce la raison de cette frilosité éditoriale à sélectionner des auteurs à l’âge avancé, les plus jeunes ayant du temps devant eux pour chercher encore, travailler, fouiller, creuser… Si d’aventure il y aurait quelque chose à trouver ! Alors le bénéfice fera long feu, pour tous. Triste calcul, s’il en est ainsi ! Reste que pour cette histoire fort bien imaginée, si bien documentée et pour cet hommage à l’élégance et à la créativité de cet antique métier que fut celui de modiste, il faut le dire bien haut : « Chapeau, Madame Tonnelier ! » 

 

Chantal Lévêque 

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