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Publié par Bernard Revel

Code Da Capo

V. La Caille qui chante

 

La jeune femme me dévisageait d’un air goguenard comme si elle ne me prenait pas au sérieux. Je la connaissais à peine. Nous n’avions eu, jusqu’à présent, que des conversations utilitaires limitées au prix d’un livre ou à la commande d’une boisson. Mais quelque chose, chez elle, son regard franc peut-être ou son sourire juvénile qui éclairait soudain un visage pensif, rendait son café-librairie accueillant. Je me sentais bien au « Chakili ». Devant mon étonnement, elle eut un petit rire gêné. « Enfin, me dit-elle, je suppose que ce message est pour vous. On me l’a téléphoné il y a quelques minutes. Ça ressemble à une plaisanterie. Je l’ai noté là-dessus ». Elle me remit un bout de papier. Je sus immédiatement que Pif venait de frapper à nouveau.

Je lus ceci : « Vermenouze, 128, 210, 10-12 (deux fois). » Je n’y comprenais rien. La libraire semblait réfléchir, elle aussi. Je lui demandai : « Ça vous dit quelque chose ? » Elle désigna d’un regard le mur du fond. « Je crois avoir un livre de cet auteur. » Elle se dirigea vers un meuble sur lequel étaient alignés de très vieux livres, en sortit un avec précaution et me le tendit.

« Arsène Vermenouze : « Mon Auvergne ». Il date de 1903. C’est une rareté », dit-elle. J’avais l’objet sous les yeux.  Il était brunâtre et sentait la poussière. Mais je n’étais guère avancé. Que signifiaient tous ces chiffres ? Encore une fois, j’adressai un regard interrogateur à la jeune femme. Elle me semblait plus futée que moi. Et mon intuition était bonne. « Regardez à la page 128 », suggéra-t-elle. Je tournai avec soin les pages jaunies et, arrivé au bon chiffre, tombai sur un poème intitulé « Paillargue ». Il était écrit en alexandrin et s’étalait sur une vingtaine de pages. Ce Vermenouze avait du souffle. Les premiers vers m’apprirent qu’il s’agissait d’un poème à la gloire d’un meunier qui était très connu dans son coin pour ses talents de braconnier. C’était assez ennuyeux à lire. Et, comme je soupirais, la libraire me dit : « Vous devriez peut-être chercher le vers 210. » Décidément, mes petites cellules grises faisaient la grève. Je comptai fébrilement. Arrivé au vers 208, je lus à haute voix :

« Après la poésie âpre des grands hivers

Paillargue célébra les bourgeons frais ouverts

Et la caille qui chante au milieu des blés verts. »

Je commençai à comprendre. « Alors ? » interrogea la libraire. Je restai silencieux, lus à nouveau le message de Pif. C’était bien ça. « J’ai un ami qui a l’esprit un peu tordu, dis-je. Je crois qu’il me donne un rendez-vous. 10-12, cela veut dire sans doute 10 décembre. « La caille qui chante » du vers 210 est un restaurant que j’ai bien connu. » Elle fut sans doute déçue par la solution assez triviale d’une énigme qu’elle avait dû trouver excitante. Elle n’en montra rien cependant. Après tout, ce ne sont pas les farfelus qui doivent manquer dans sa clientèle.

« Mais, au fait, demanda-t-elle, pourquoi a-t-il écrit : « deux fois ? » J’avais résolu également ce mystère. Le premier 12 signifiait décembre, le second midi. « Mon ami m’attend le 10 décembre à midi à « La Caille qui chante ». Soucieux de ne pas lui laisser en partant l’impression que j’étais aussi tordu que cet ami-là, je lui dis que je ne comprenais rien à l’histoire dans laquelle ce dernier m’avait embarqué. « Si je trouve un jour une explication à tout cela, ce dont je doute, je viendrai tout vous raconter. Après tout, vous m’avez bien aidé. » L’air qu’elle fit lorsque je refermai sa porte me montra bien qu’elle ne m’avait toujours pas pris au sérieux.

Je pensai alors que je n’oserais plus revenir au « Chakili » et, une fois de plus, j’en voulus à ce Pif qui commençait à m’empoisonner la vie.

Il était midi juste, le 10 décembre, lorsque je franchis le pont de Montredon, aux portes de Narbonne. Ici, le 4 mars 1976, ça tirait dans tous les sens. Après des mois de manifestations, l’affrontement entre viticulteurs et CRS tournait soudain à la tragédie. De chaque côté du pont, les stèles du commandant Le Goff et d’Emile Pouytès en témoignent. Un CRS et un viticulteur tués, un pont entre les deux, quel symbole ! Ces événements m’ont marqué à jamais. Chaque fois que je passe ici, j’ai un coup au cœur.

Une vieille 2CV bleue tapissée d’autocollants « Oc » est garée devant « La caille qui chante », face à la stèle d’Emile Pouytès cachée par des cyprès. J’entre dans la grande salle du restaurant. Elle est vide. Une jeune fille m’indique une table dans un coin, près d’une fenêtre. Un blouson est posé sur le dossier d’une chaise. La porte des toilettes s’ouvre. Un type barbu, le béret enfoncé jusqu’à ses grosses lunettes noires, lève les bras et dit d’une voix tonitruante : « Aquo’s tu, Vermenosa, a ! pecaire, fai-me un poton ! » Et il me serre dans ses bras.

J’ai du mal à le reconnaître.

- « C’est toi, Jean-Loup ? » 

- « Chut ! pas de nom ! Asseyons-nous. J’ai commandé un civet de sanglier. »

Il remplit mon verre d’un Graffan rouge 2001. « En ce jour anniversaire, buvons à la santé de Frédéric Mistral. » Il m’explique qu’il y a cent ans, aujourd’hui, l’auteur de « Mirèio » recevait le prix Nobel de littérature.

« Et que vient faire Vermenouze, là dedans ? ». Il avale son corbières de travers. « Comment ! Tu me le demandes ?  C’était un journaliste comme toi, mais surtout c’était un sacré félibre. Il fut le Premier Majoral d’Auvergne. Je t’ai accueilli tout à l’heure en reprenant les mots que prononça Mistral lorsqu’il rencontra Vermenouze. »

Le sanglier était bon. La bouteille était vide. Pif ne semblait pas pressé d’en venir au fait. Alors, j’osai enfin lui poser la question : « A quoi rime tout ça, Jean-Loup ? »

Il se pencha vers moi, puis, ses lunettes ayant glissé sur son long nez, planta ses yeux dans les miens et dit : 

« Le Cohn-Bendit du Midi a repris le maquis. » 

Bernard Revel

(A suivre)

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