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Publié par Bernard Revel

Code Da capo

 

VIII. « J’ai tué Georges Frêche ! »

 

Dimanche 24 octobre 2010. Le téléphone sonne. Il est 22 h. Je me suis couché tôt pour me plonger dans les aventures de Don Quichotte de la Manche qui me tiennent en haleine depuis plusieurs jours. Je n’avais pas encore lu le célèbre roman. A présent que je suis à la retraite, je comble cette lacune comme bien d’autres. Je reçois rarement des appels à une heure si tardive et n’ai pas envie de répondre. Si c’est une mauvaise nouvelle, elle peut attendre. Lorsque la sonnerie cesse, j’entends au bout de quelques secondes le déclic qui indique qu’on a laissé un message. Je continue ma lecture et, vers minuit, juste avant d’éteindre la lumière, la curiosité est trop forte. Je me lève, décroche le combiné. J’entends d’abord une respiration forte et saccadée. Puis, une voix que je reconnais tout de suite bien que je ne l’aie pas entendue depuis des années et qu’elle soit déformée par un mélange de peur et de colère. « Putain con, fas cagar ! Tu pourrais répondre... » Un long silence. Et ces mots enfin, comme un cri désespéré : « J’ai tué Georges Frêche ! » Fin du message. 

C’était la voix de Pif. Mais qu’est-ce qu’il est encore allé inventer, celui-là ? Il était bourré ou quoi ? J’allume l’ordinateur. Le site de l’Indépendant affiche en tête : « Le président du conseil régional du Languedoc-Roussillon est décédé ce dimanche à 72 ans. Georges Frêche a succombé à 18h45 d’un arrêt cardiaque, alors qu'il signait un parapheur dans son bureau ». C’est donc vrai. Mais nulle part il n’est question de mort suspecte.

Je n’avais pas revu Pif depuis cinq ou six ans. Il vivait près de Toulouse, parait-il, dans une communauté agricole. Je pensais qu’il avait abandonné ses élucubrations sur le code Da capo.Il n’en est rien si j’en crois son coup de fil délirant. Il a dû tellement ruminer cette histoire qu’il en a perdu la boule. J’ai cherché à le joindre. Son numéro de téléphone n’était plus valable. Je me suis adressé à Yves Rouquette, aux chanteurs Marti, Mans de Breish et Patric, à des anciens du Rictus occitan. Ils n’avaient plus aucun contact avec lui. Et puis, un jour, il s’est manifesté. 

Pour ne pas déroger à la tradition, il me donnait rendez-vous par SMS dans un lieu incongru : la basilique Saint-Nazaire, au cœur de la Cité de Carcassonne, et plus précisément devant la pierre tombale de Simon de Montfort, à la tombée de la nuit. Cela faisait longtemps que je n’avais pas franchi la Porte Narbonnaise et marché dans la rue Cros-Mayrevieille toujours flanquée de boutiques à souvenirs et de quelques cafés-restaurants. Tout est fermé. Le touriste est rare en novembre. Le Cers qui souffle fort rend la carte postale lugubre. Le château comtal, l’Hôtel de la Cité et enfin, l’église devant moi avec ses hauts vitraux et ses gargouilles qui m’observent.

L’intérieur est sombre, glacé et désert. Je sais que la dalle est quelque part à droite scellée contre le mur du transept. Pif et quelques autres se vantaient d’avoir pissé dessus autrefois, en « hommage » à Simon de Montfort. Le chef de la croisade contre les cathares, tué par une pierre qui lui avait fracassé le crâne lors du siège de Toulouse en juin 1218, avait été inhumé dans la basilique avant que son corps ne soit transporté en 1224 à Montfort-l’Amaury, fief de sa famille en Île-de-France. La dalle longue et étroite sur laquelle on distingue difficilement un chevalier n’est pas un vestige de son premier tombeau comme on l’a longtemps cru. Elle ne fut installée à cet endroit qu’en 1845. Mais dans l’esprit des gens, elle reste, malgré le démenti des historiens, la pierre tombale de Simon de Montfort. Et c’est aux pieds du chevalier que j’aperçois une ombre qui se redresse et m’ouvre ses bras.

Nous nous asseyons sur un banc, chacun essayant de déchiffrer chez l’autre l’empreinte du temps. La lumière jaune d’une lampe au-dessus de la dalle durcit les traits de son visage en partie caché par une barbe grise en broussaille. Pour rompre un silence qui devient gênant, je m’apprête à lui demander s’il va bien, mais lui, soudain, entre dans le vif du sujet. « Tu as eu mon message, il y a un mois ? » Comme je fais oui de la tête, il me demande vivement : « Pourquoi tu n’as pas réagi ? » Et moi, interloqué : « Que voulais-tu que je fasse ? » Ma réponse l’énerve. « Mille dieux ! Je t’annonce que j’ai tué Georges Frêche et ça ne te fait ni chaud ni froid ! » J’ai beau lui expliquer qu’on a tout de suite appris qu’il avait succombé à une crise cardiaque, il me regarde comme si je venais de tomber très bas dans son estime. « Décidément, tu as perdu tes réflexes de journaliste. La crise cardiaque, c’était moi ». Il se lève brusquement et donne un coup de pied à la dalle. « Frêche, c’était le nouveau Montfort ! Il voulait faire disparaître l’Occitanie ! »

J’ai envie de foutre le camp, de planter Pif ici avec ses lubies qui datent des années soixante-dix, quand on croyait à l’autonomie et même à l’indépendance. Mais il vient s’asseoir à nouveau près de moi et, m’exposant aux effluves de son haleine ou de je ne sais quoi, il se lance dans un long récit. Il revient sur toute l’affaire Da capo, me disant au passage qu’il fut déçu que je n’en mesure pas la gravité et n’y consacre même pas un article dans mon journal. « Je sais bien, poursuit-il, que tous les journalistes sont à la botte du pouvoir, mais toi, je n’aurais pas cru ». Qu’importe, il a agi. « Seul contre la Septimanie ! » Avec quand même, concède-t-il, l’aide des Catalans qui ont été à l’avant-garde de la mobilisation en dénonçant ce que l’universitaire Robert Marty appelait « un acte de pouvoir absolu : d'un coup, d'un seul, on efface huit siècles d'histoire ». Après des mois de polémiques, Georges Frêche a renoncé à son projet au lendemain de la manifestation du 8 octobre 2005 à Perpignan où 6000 personnes avaient défilé au cri de « No Septimanie ».

« On a cru que c’était cette manif qui avait provoqué la volte-face de Frêche. Pas du tout, m’assène Pif, c’était mal connaître le personnage qui n’a jamais cédé à la pression de la rue. C’est moi qui ai donné le coup de grâce à la Septimanie, moi avec mon dossier Da capo. J’avais espéré ton aide. Je me suis débrouillé tout seul. » Et il m’explique qu’il avait réuni assez de preuves et de témoignages sur l’existence d’une société clandestine qui, se réclamant d’une légitimité mérovingienne, œuvrait pour diriger secrètement la région dans le but de faire renaître plus tard, dans tous l’espace occitan, le royaume de Septimanie. Et, ajoute-t-il, Frêche « était son homme de paille ». Les propos de Pif me paraissent si invraisemblables que je commence à craindre qu’ils ne relèvent de la psychiatrie. Selon lui, la veille de la manif de Perpignan, avec la complicité d’un employé du Conseil régional gagné à sa cause, il s’était introduit dans le bureau de Georges Frêche. Ne laissant pas le temps à ce dernier de le jeter dehors, il aurait crié « Da capo » en déposant sous son nez le dossier qu’il qualifiait d’explosif. Et il avait décampé. « Et voilà comment la Septimanie a été vaincue », se félicite-t-il en me tapant sur l’épaule. « Tu es estabousit, non ? » Pour sûr, oui. Je ne veux pas le contrarier. « Mais c’est de la vieille histoire tout ça, poursuis-je. Ça ne me dit pas comment tu as tué Frêche ».

Il pousse un long soupir. « Je n’en suis pas encore revenu. Je voulais le revoir depuis longtemps. Son image m'obsédait. Je pensais que, puisqu’il avait été assez fou pour vouloir imposer le nom Septimanie à la place de Languedoc-Roussillon, je pourrais peut-être le convaincre d’user de la même énergie en faveur de l’Occitanie. Ce dimanche-là, je suis donc revenu au Conseil régional grâce au même ami qui, étant de permanence, m’avait dit que Frêche était là. Quand je me suis retrouvé devant la porte de son bureau, je n'en menais pas large. Elle était entrebâillée. J'entendais sa respiration. Comme on se jette à l'eau, je suis entré avec mon gros dossier sous le bras. Il était assis à sa table, signant des papiers. Il a continué son travail pendant quelques secondes avant de lever la tête. Il s’attendait peut-être à voir un de ses proches. Mais c’était moi dans ma parka, avec ma barbe et mes cheveux longs, tendant vers lui le dossier sur lequel j’avais écrit en grosses lettres « Occitanie ». Je n’ai pas eu le temps de dire un mot. Il s’est levé, tout rouge, en me fixant comme si j’étais le diable. Il a hurlé de sa grosse voix : « Encore toi ! » Dressé devant moi, il était impressionnant. Mais il est resté pétrifié, la bouche ouverte, comme si les mots ne pouvaient pas sortir. Et il s’est affaissé dans son fauteuil. J’ai déguerpi très vite. J'étais tellement affolé que je me suis perdu dans les couloirs déserts. Je voyais Frêche partout, je te jure, dans le reflet des vitres, dans les coins sombres. Plus tard, dans un café, j’ai entendu l’annonce de sa mort à la télé. J’étais paniqué. La police était peut-être à ma recherche. Je ne savais quoi faire. Je t’ai téléphoné. Pourquoi toi ? Je me le demande. Pendant quelques jours, j’avais peur qu’on fasse allusion à un mystérieux visiteur. Mais il n’en a rien été. Alors, j’ai décidé de me faire oublier ».

Il me restait une question à lui poser : pourquoi avait-il voulu me voir aujourd’hui ? « Pour que tu la fermes. Dans quelques années, peut-être, tu pourras révéler mon rôle historique. En attendant, motus. Le successeur de Frêche est un catalan, alors, c’est foutu pour l’Occitanie ». Il se lève et s’approche de la pierre tombale. « Laisse-moi maintenant, chuchote-t-il, il faut que je pisse ». Et je m’éloigne, alors que résonne dans la basilique le bruit cristallin que produit Pif en faisant ses dévotions à Simon de Montfort.

Il ne m’a plus donné signe de vie. Je le vois quelquefois à la télé et dans les journaux. Le plus souvent, il est derrière Carole Delga, la présidente de la région Occitanie. On dit qu’il la suit comme son ombre. Récemment, dans une interview, il se félicitait de la valeur marchande de la marque Occitanie, « vecteur de richesse économique et touristique ». Empâté, imberbe, cheveux courts, costume et cravate, c'est un autre homme. Seul son nez est resté le même.

Bernard Revel

FIN

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