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Publié par Bernard Revel

Code Da capo

IV. Le diable de Pif

Je n’ai résisté que trois jours à l’appel de Pif. Cela remuait trop de choses en moi. Je n’arrêtais pas d’y penser. Je me revoyais, quelque trente ans en arrière, localier débutant suivant comme son ombre le vieux René Descadeillas, le bibliothécaire de Carcassonne.

A l’évidence, Pif avait gardé le souvenir de mes premières armes dans le journalisme. A cette époque-là, il était encore un étudiant marqué au fer rouge de Mai 68. Je l’avais connu grâce au Rictus occitan, un fanzine toulousain qu’il alimentait d’articles explosifs. Entre ses « farem tot petar » et mes sages analyses du mouvement occitaniste, il y avait un large fossé que Pif franchit allègrement en me plaçant d’office dans le rang des compagnons de route.

Lorsque parut le livre de Descadeillas, « Mythologie du trésor de Rennes », je m’empressai de saluer un travail d’investigation qui anéantissait toutes les thèses farfelues échafaudées autour de l’abbé Saunière. Le bibliothécaire m’avait amené avec lui à Rennes-le-Château.

Il me fit visiter l’église, le cimetière, la tour Magdala, me montra les signes qui donnaient lieu aux interprétations les plus fantaisistes. Il me disait : « Il n’y a rien de mystérieux, là-dedans. Pourtant, comme c’est parti, et l’imagination aidant, je crois qu’on n’a encore rien vu. »  Cela l’amusait. Je pensais que son livre mettrait fin à cette course effrénée au trésor. Il n’en fut rien. Il le savait : « Mon texte, si rationnel, n’arrêtera jamais le rêve. »

Celtes, mérovingiens, wisigoths, cathares, templiers, extraterrestres, tous vinrent à Rennes-le-Château ou dans ses environs enterrer leur trésor, leur Graal, leurs secrets, que sais-je, et tous multiplièrent les signes pour que nous les découvrions. René Descadeillas reprenait à son compte ces mots de Roger Caillois : « Tout se passe comme si le détenteur du trésor avait voulu récompenser l’ingéniosité. Il organise un jeu de cache-cache où le premier venu doit avoir sa chance, s’il est clairvoyant et avisé. Qui fait preuve de la plus grande perspicacité emporte le butin, non celui qui aurait le plus de titres à en revendiquer l’héritage. »

Je n’étais plus revenu à Rennes-le-Château. Cette histoire représentait pour moi la plus parfaite illustration des limites de toute information. Elle m’a suivi tout au long de ma carrière comme un pêché originel entachant le journalisme. J’avais choisi ce métier pour dire le vrai et je devais admettre que, bien souvent, cela n’empêchait pas la propagation du faux. Et quand de nouvelles élucubrations sur le trésor de l’abbé Saunière trouvaient dans les médias un écho complaisant, je pensais à René Descadeillas.  A quoi bon, me disais-je. A quoi bon chercher la vérité et la dire si elle se noie dans le fatras des mensonges ?

Qu’attendait Pif de moi ? Je n’y comprenais rien. J’aurais dû oublier tout ça. Mais il connaissait mon point faible : la curiosité. Il savait que ça marchait encore avec moi. C’est elle qui m’a fait aller sur l’Alaric, au musée de Céret et qui, à présent, me faisait entrer dans cette église. Qu’espérais-je y trouver ? Rien n’avait changé depuis trente ans, toujours les mêmes inscriptions latines, les mêmes tableaux, les mêmes statues, le même chemin de croix. J’en fis le tour sans grande émotion.

A l’entrée, je m’arrêtai devant le fameux diable soutenant le bénitier. Au-dessus de sa tête figuraient toujours les initiales B. S. désignant vraisemblablement Béranger Saunière et, encore plus haut, foulée pas quatre anges, la phrase qui m’avait attiré ici : « Par ce signe tu le vaincras », allusion évidente au signe de la croix que l’on fait après avoir trempé sa main dans le bénitier.

Pif me propose sans doute une lecture nouvelle de cette scène mille fois décryptée. Pourquoi ? Je la regarde comme René Descadeillas la regardait. Je vois un diable horrible accroupi, un genou à terre. Les doigts de sa main droite forment un « o ». Certains y ont vu je ne sais quelle signification ésotérique. 

« Tu parles, me disait le vieux bibliothécaire. En réalité, il tenait un trident qui a été enlevé pour raison de sécurité. »

Que me voulait donc Pif ? Je quittai Rennes-le-Château avec un sentiment de colère mêlée de frustration. J’avais l’impression d’être arrivé dans une impasse. Cette fois, je n’avais rien vu. Mais que fallait-il donc que je voie ? Je roulais au ralenti derrière un camion dans les gorges de l’Aude lorsque, au Trou du Curé précisément, me revint à l’esprit cette phrase, de Chateaubriant je crois, entendue récemment sur France-Culture : « Tout le monde regarde ce que je regarde mais personne ne voit ce que je vois. »

Pif voit dans le diable de Rennes quelque chose que je ne vois pas. J’aurais dû me mettre à sa place, regarder avec ses yeux myopes de militant occitan. 

Il fut un temps, je me souviens, où il dénonçait, à coups d’articles dans le Rictus occitan, une conspiration contre l’Occitanie menée par un certain Pierre Plantard, ancien pétainiste qui, sur la foi de parchemins qu’aurait découverts l’abbé Saunière, prétendait être le descendant en ligne directe du dernier roi mérovingien Dagobert II. Je n’ai plus entendu parler, depuis, de cette « conspiration ». Etait-elle là, la piste ? Le diable de Pif ne m’a pas apporté un début de réponse.

Je ressassais encore tout cela le samedi suivant, en commandant un thé à la menthe au « Chakili », le petit café-librairie du vieux Perpignan où j’aime bien passer un moment. La libraire sourit comme si elle me reconnaissait. 

« Vous devez être le journaliste, me dit-elle. J’ai un message pour vous. »

 

Bernard Revel

(A suivre)

 

L'illustration de la couverture est de Gilbert BENEDICTO

 


 

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