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Publié par Bernard Revel

Code Da capo

VII. Un César pour la Septimanie

Jeudi soir. Dans le vaste plateau désert de la rédaction, les ordinateurs endormis ronronnent. Entre les lames des stores, j’aperçois, à peine éclairé, le palmier qu’agite une petite tramontane. Le ciel est noir. Je regarde une fois de plus l’allée des oliviers où Pif m’était apparu par une nuit d’été. Où est-il à présent ? Tout cela a-t-il bien eu lieu ? Il est minuit passé. Je suis tout seul dans ce coin du bâtiment. Mon écran me relie au sommet de Bruxelles où la Turquie joue son avenir européen. J’essaie de comprendre. Je suis sûr que Pif m’a donné les clés qui expliquent tout.

Cela a commencé avec le visage du vent dans l’Alaric. Que fallait-il voir ? Le vent, là-bas, c’est le cers. J’ai lu que ce mot, « circius » en latin, venait du celtique « kirk » ou « cyrk » qui signifie violence, tourbillon. La langue celtique est peut-être le lien avec Rennes-le-Château. Il y a toujours des gens pour prétendre que le secret du trésor de l’abbé Saunière est contenu dans «La vraie langue celtique et le Cromlech de Rennes-les-Bains », un livre publié en 1886 par Henri Boudet, curé de ce village thermal bâti, dit-on, sur les lieux mêmes où s’étendait la grande cité wisigothique de Rhedae, capitale du Razès.

Je ne crois pas que la chasse au trésor intéresse Pif. Pourtant, c’est un point commun avec l’Alaric. Ne raconte-t-on pas que le roi wisigoth Alaric II fut enseveli dans la montagne qui porte son nom avec ses femmes, ses esclaves, ses éléphants et ses trésors ? 

Pif n’est pas du genre à croire aux chimères. Qu’est-ce qui l’intéresse, au juste, à part l’Occitanie ? Rien. Il faut que je me mette dans sa peau. Ce type est un vrai parano. Il voit des complots partout. Plantard, dans le temps, le prétendu descendant des Mérovingiens, était son obsession. Aujourd’hui, qu’est-ce qui l’obsède ? Son couplet sur la Toulousie, l’autre jour à « La Caille qui chante » semblait indiquer qu’il voyait une nouvelle menace planer sur son Occitanie.

L’explication n’est-elle pas dans les derniers mots qu’il m’a lancés avant de disparaître en me laissant seul avec la serveuse interloquée et l’addition à payer ? « J’ai déchiffré le code Da capo. » Mais quès aco ? Ce sont les musiciens qui emploient ce terme signifiant, dit mon Robert, « qu’il faut reprendre le morceau depuis le début ». Je ne suis pas plus avancé. Il y a dans cette locution le cap de capitelle. La clé du code est-elle dans la capitelle de l’Alaric ?

Je me souviens du jour où nous l’avions inaugurée. J’avais à peine un peu plus de 20 ans. Deux fois par semaine, je donnais des cours d’enseignement général à de jeunes viticulteurs. L’établissement qui se limitait à deux classes préfabriquées situées près du stade du Moulin, à Lézignan-Corbières, était dirigé par un homme jovial à la ronde figure rouge qui m’impressionnait toujours lorsqu’il s’enveloppait dans son long manteau de cuir noir. Il s’appelait Fabre et se décarcassait pour occuper des garçons que les études laissaient de marbre. Ils préféraient le grand air. Alors, un jour, Fabre conçut l’idée de construire des capitelles au bord des vignes pour remplacer les carcasses de voitures qui y faisaient souvent office d’abris. C’est ainsi qu’à Thézan, à Moux et sur l’Alaric poussèrent, avec force pierres ramassées ça et là et dûment cimentées, de drôles de cabanes pointues. Celle de l’Alaric fut inaugurée un dimanche en présence du préfet et de tous les élus du canton. C’est là que j’avais trouvé la pierre qui portait l’inscription « Da capo » peinte en rouge par Pif.

Vendredi après-midi. Le bon monsieur Fabre me reçoit chez lui à Lézignan. L’idée m’est venue cette nuit en sortant du journal. Je m’étais soudain souvenu que l’homme était autrefois féru d’ésotérisme. Peut-être pourrait-t-il m’aider ?

J’ai du mal à le reconnaître. Il a beaucoup maigri et semble très affaibli. Je crois qu’il n’a pas bien compris qui j’étais. Mais il n’a pas oublié les capitelles. « Tout cela n’a plus aucune importance, me dit-il. Mais autrefois c’était pour moi capital. » Il ajoute en ricanant : «Capital comme capitelle. »

Il me raconte alors qu’après s’être passionné pour l’affaire mérovingienne et ayant constaté que la revendication de Pierre Plantard relevait de la mystification, il avait fait ses propres recherches à Rennes-le-Château et en avait conclu que le renouveau de la région devait passer par un retour aux sources. L’Occitanie avait été, selon lui, dévoyée par « tous ces gauchistes ». C’est devant le diable de l’église de Rennes qu’il avait eu la révélation. Il avait d’abord « compris » ce que signifiait la main fermée de l’horrible statue. « J’y ai vu distinctement un « o » et un « c » inversé. Cela voulait dire « oc ». Alors, sous l’inscription « Par ce signe tu le vaincras », les initiales B S qui surplombent le bénitier posé sur les cornes du diable, prirent tout leur sens : « Bis Septimania ». Le retour aux sources ou, si tu veux, le Da capo, c’était la Septimanie. Par la Septimanie, tu vaincras l’Occitanie. » 

 

Et voilà pourquoi, le professeur Fabre nous fit construire des capitelles. Il voulait attirer l’attention sur l’Alaric. Le jour de l’inauguration en grandes pompes, au Signal, il recruta ses premiers adeptes. « Nous fûmes bientôt un groupe assez important composé essentiellement d’universitaires. Avant chaque réunion, nous faisions avec la main le signe du diable et nous disions d’un ton lugubre : « Da capo ». C’était un peu ridicule, non ? Tout cela ne menait à rien et un jour j’ai tout laissé tomber. Mais j’ai su qu’un éminent professeur narbonnais avait repris le flambeau. Et aujourd’hui, c’est le président du conseil régional lui même qui récupère ma vieille idée. Finalement, j’avais raison. »

En écoutant le vieil homme, je pensais à Pif. Il a pris le maquis une fois de plus pour lutter contre un ennemi qui n’est autre, si je comprends bien, que celui-là même qui a fait la couverture d’un récent numéro de « L’Express » : « Frêche César en sa région ». Ce titre m’avait fait sourire. Pour moi, Frêche est plutôt un César tendance Pagnol. Mais l’homme a une part d’ombre que révèlent parfois certaines déclarations provocantes. Il amuse et inquiète à la fois. Et si Pif avait percé le mystère de cette part d’ombre en déchiffrant le code Da capo ? 

« Capo » signifie « cap » c’est à dire « tête » ou « chef ». Cela ne m’avance guère. C’est le Da qui m’intrigue. J’essaye vainement plusieurs combinaisons quand soudain je réalise que la lettre D est aussi un terme musical. C’est ainsi que les Allemands - les Goths - désignent la note ré.

Ré + chef = réchef qui est, cela saute aux yeux, l’anagramme de Frêche.

« Da capo » signifie : « A Frêche ». 

Oui, bon, d’accord, et alors ? Il n’y a pas de quoi casser trois pattes à un canard, comme disait un vieux collègue du journal quand j’arrivais avec un scoop bidon. Mais je peux imaginer ce que ce genre de découverte a pu provoquer dans un esprit aussi tortueux que celui de Pif.

L’année 2004 s’est terminée et d’autres encore ont passé sans que ne se manifeste le Cohn-Bendit du Midi. Jusqu’au jour où...

 

Bernard Revel

(A suivre)


 

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