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Publié par Bernard Revel

Code Da capo

 

VI. Le dernier des Occitans

 

Ce n’était pas la première fois que Pif prenait le maquis. Au lendemain de la fusillade de Montredon, celui que les journaux parisiens désignaient comme « le Cohn-Bendit du Midi », disparut pendant quelque temps. Ses amis prétendaient qu’il avait rejoint la « résistance ». On le revit à la fin de l’été, vendangeant du côté de Ribaute. Où avait-il « résisté » ? On ne le sut jamais. On racontait aussi qu’avant de se joindre aux luttes viticoles, il faisait partie de ceux qui, la nuit, armés de « bombes », traçaient des slogans occitanistes sur toutes les surfaces verticales et horizontales de la région. Sa bête noire alors était le tourisme. Faisant miroiter une « Floride occitane », promoteurs et politiques se lançaient à fond dans le « bétonnage » du littoral pour en faire, selon l’expression d’Yves Rouquette, « le bronze-cul de l’Europe ».

En ce 10 décembre, à « La caille qui chante », Pif célébrait le centième anniversaire du prix Nobel de Mistral, d’une drôle de façon. Le poète de Maillane devait s’agiter dans sa tombe. Lui dont le seul cri de guerre était « Lou soléu me fai canta », aurait eu du mal à voir un disciple dans ce barbu patibulaire aux expressions occitanes plutôt agressives. Je ne pouvais m’empêcher, pour ma part, d’être amusé par le personnage. Malgré ses faux airs de terroriste, je savais qu’il était tendre à l’intérieur.

Un jour, il y a bien longtemps, je lui avais raconté un fait d’armes d’Yves Rouquette, poète, tribun, infatigable défenseur de la culture occitane et néanmoins homme d’action. Ils étaient quelques-uns, en ce temps-là, à vouloir frapper un grand coup contre les « bétonneurs ». Ils jetèrent leur dévolu sur le paquebot des sables de Port Barcarès. 

« Il s’en fallut de rien du tout pour que nous fassions sauter le Lydia,m’avait dit Yves Rouquette. Nous avions l’explosif. Restait à savoir où le placer. Je fus de la bande de ceux qui, sous prétexte d’un film à tourner, allèrent inspecter les lieux pour juger de l’endroit où mettre la dynamite. Nous apprîmes que le rafiot des sables était habité la nuit, par les loufiats. Nous n’avions envie de tuer personne et surtout pas des employés. Nous renonçâmes au projet. » Cette histoire m’avait bien fait rire. Pif ne riait pas, lui. « Je sais tout ça,m’avait-il dit d’un ton agacé, comme si cela le contrariait qu’on m’en ait parlé. J’étais dans le coup. »J’en avais conclu, alors, qu’il n’y aurait jamais d’ETA chez les Occitans. Ce qui me les rendit encore plus sympathiques. Mais Pif n’avait peut-être jamais admis cette impuissance dans l’action.

Aujourd’hui pourtant, dans ce restaurant qui servit, il y a plus de quarante ans, de quartier général aux chefs des Comités d’action viticole, il m’inquiète un peu. Il consent enfin à m’expliquer pourquoi il me « promène » un peu partout dans la région. « Je voulais te rafraîchir la mémoire. J’ai l’impression que nous sommes devenus des gens sans passé. Rappelle-toi les mots de Rouquette. Il disait : « Je crois qu’il y a des peuples prostitués : le mien ». Il avait raison. Il est temps qu’on se réveille dans ce pays. »

- Mais pourquoi l’Alaric et Rennes-le-Château ? Pourquoi Tàpies ?

- Tàpies, je t’expliquerai plus tard. L’Alaric, c’est à cause des Wisigoths et Rennes pour que tu te souviennes du complot mérovingien. »

Il me raconte alors que lorsque les livres de Gérard de Sède révélèrent l’existence du Prieuré de Sion, société secrète soi-disant créée par Godefroy de Bouillon en 1099 mais en réalité inventée de toutes pièces dans les années cinquante pour accréditer la thèse d’une descendance directe entre le dernier roi mérovingien et un certain Pierre Plantard, il y vit une sérieuse menace pour la revendication occitane naissante. Il pensa bien à l’époque placer quelques bombes du côté de Rennes-le-Château mais cela n’aurait rien réglé. Il mena alors la contre-attaque sur deux fronts : son ami René Descadeillas écrirait un livre pour démonter la thèse du trésor ; lui, de son côté, sortirait le mouvement occitan de sa marginalité en l’associant aux luttes de la viticulture. La stratégie réussit au-delà des espérances de Pif. On ne parla plus des Mérovingiens.

En revanche, la prophétie d’André Castéra semblait en voie d’accomplissement. « S’il le faut, le Languedoc redeviendra cathare », avait dit en 1967 le chef des vignerons en colère. Cathare, il ne l’était pas encore en 1976, mais occitan assurément.

Et puis, il y eut Montredon. Le coup d’arrêt. Pif est rentré dans le rang.  Occitan, cathare sont devenus des mots vides de sens mis à la sauce touristique et commerciale. « Tout est cathare, maintenant, s’exclame Pif, le pain, le jambon, les restaurants, les sentiers, tout ! C’est n’importe quoi ! »

Le regard perdu dans le fond de son verre vide, Pif est presque touchant. « Tu te souviens, dit-il, de la Toulousie dont parlait Rouquette ? » Bien sûr, je m’en souviens. Il me semble entendre sa belle voix caverneuse : « Le Languedoc-Roussillon est une région dont la vocation naturelle serait d’éclater. Les gens des Pyrénées-Orientales n’ont rien à perdre à se retrouver un jour en Catalogne. Fondamentalement, moi je crois qu’il y a une Occitanie de l’Est et une Occitanie de l’Ouest. Tôt ou tard, la Provence incluse dans le Languedoc trouvera le chemin de la Provence vraie de Marseille. Tôt ou tard, l’Aude s’apercevra qu’elle est totalement toulousaine, Béziers comprendra que son rôle est d’être l’avant-poste de la Toulousie à l’est, tout comme Montpellier est l’avant-poste de la Provence à l’ouest. »

- « Tout ça, c’est du rêve, Jean-Loup. »

- « Non, macarel ! Il faut se battre ! Et tant pis si je suis le dernier des Occitans. »

Et, sous les yeux stupéfaits de la serveuse apportant la facture, il se lève et me plante là, gueulant avant de disparaître : « Adissiatz ! On entendra parler de moi. J’ai déchiffré le code Da capo. »

 

Bernard Revel

 

(A suivre)

 

Photo du haut : Yves Rouquette dans les années 70.

Photo du bas : le leader viticole André Castéra en 1967

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