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Publié par Bernard Revel

 

Code Da capo

 

III. Le T de Tàpies

 

 

Ma nuit sur l’Alaric, j’étais bien décidé de n’en souffler mot à personne. Je me sentais dindon d’une farce qui m’échappait. Quelque chose m’intriguait cependant. Pif n’est pas du genre farceur. Et puis, quand il m’avait abordé, l’autre soir, devant le journal, il faisait plutôt une tête d’enterrement. Il avait tellement maigri que son nez lui mangeait la figure. Le désarroi que j’avais lu dans ses yeux grossis par des lunettes rondes ne m’avait pas semblé feint. Je l’avais connu plus conquérant, quelque trente ans plus tôt, quand il allait de vignes en caves sur sa mobylette porter la bonne parole occitane. Les viticulteurs l’appelaient « Lou Nas ».

Cet intellectuel qui, venu de l’extrême gauche, leur expliquait que leur lutte découlait directement de l’hérésie cathare, les amusait. Surtout quand il s’obstinait à s’exprimer dans la langue des troubadours. Eux, ils parlaient « patois ». Ils n’avaient pas l’impression que c’était la même chose. Mais Jean-Loup Bordes - c’était son nom - était têtu comme un âne noir des Corbières. Il devint vite la mascotte des Comités d’action viticole. Son béret et sa parka verdâtre étaient de toutes les manifestations. Porte-drapeau du mouvement occitaniste VVAP (« Volem viure al Païs »), il fut de ceux qui rallièrent à la cause vigneronne toute une jeunesse nourrie aux chansons de Claude Marti et Mans de Breish. A cette époque-là, des résidences secondaires inhabitées partaient en fumée dans les Corbières. Sur les ruines, ces mots étaient tracés à la peinture : « Farem tot petar ». J’ai toujours soupçonné Pif d’être dans le coup. Au lendemain de la fusillade de Montredon, un journal parisien le surnomma « le Cohn-Bendit du Midi ». Ce fut son apothéose.

Je l’avais perdu de vue depuis longtemps. Il me revenait à présent dans des circonstances que je trouvais pathétiques. Il avait toujours eu un comportement de conspirateur. C’était sa seconde nature. Il ne pouvait s’empêcher de mettre du mystère dans le moindre geste, même quand il s’agissait d’acheter une baguette de pain. J’aurais dû me méfier. Tout cela avait fini par lui monter à la tête. Et moi, j’avais marché. J’étais allé chercher dans l’Alaric le visage du vent. Il faut dire que j’avais noté dans mon carnet, quelques jours plus tôt, ce vers d’Eugène Guillevic qui m’intriguait : « Il y a quelqu’un dans le vent ». C’est peut-être cette coïncidence qui m’avait fait croire à la fable de Pif.

Je pensais en avoir fini avec cette histoire. Et puis, une grande enveloppe non timbrée est arrivée dans ma boîte aux lettres. Il n’y avait qu’un mot écrit dessus : « Oc ». Je l’ouvris avec empressement et fus déçu de n’y trouver que Septimanie, le nouveau journal du Conseil régional. J’en avais déjà reçu un exemplaire que j’avais lu distraitement. Au moment où j’allais jeter celui-ci à la poubelle, une vague pensée retint mon geste. C’était cette histoire de porte sur le Signal de l’Alaric. Elle m’avait donné une impression de déjà vu. J’avais vainement cherché la correspondance entre l’inscription « Signes sur une porte » sans doute tracée par Pif et un souvenir récent. Et soudain ce fut comme un déclic.

La réponse était dans le journal. 

Je feuilletai le magazine jusqu’à la rubrique « culture ». Page 26, faisant suite à une longue théorie sur « Nos racines en Septimanie », une photo me mit sur la piste. Elle illustrait un article à la gloire du musée d’art moderne de Céret. Elle représentait la salle où sont exposées des œuvres d’Antoni Tàpies. On ne voit, en fait, qu’un seul tableau, le plus grand Transformacio n° 6327, dans lequel, avec sa symbolique particulière, l’artiste associe l’infusion du thé dans un filtre à la naissance d’une idée. Pif n’avait pas laissé infuser en vain ses indices dans ma tête. Ce n’est pas sur ce tableau qu’il voulait attirer mon attention mais sur l’un de ceux, plus petits, accrochés en face. Il fallait que j’en aie le cœur net.

J’étais allé au musée de Céret fin octobre voir l’exposition Ayats. J’y revins sans tarder. Je savais à présent pourquoi la porte de l’Alaric évoquait quelque chose en moi. C’est ici, devant ce curieux tableau noir, que voulait m’amener Pif. Il représentait en effet une porte. Je ne l’avais pas regardé avec beaucoup d’attention, la dernière fois. Son nom était bien « Signes sur une porte ». Il avait été peint en 1988. Mais qu’y avait-il donc à voir ? Quelques traits, la lettre « a », une croix qui est, en réalité, le T de Tàpies, l’œuvre est pauvre en détails. Au bas du tableau, figure un dessin imprécis dans lequel je crus reconnaître l’empreinte d’un pas et un corps sans tête allongé devant une grotte. Les « signes » de Tàpies m’échappaient. Ceux que voulait me montrer Pif encore plus.

Du vent à l’Alaric et de l’Alaric à Tàpies il y avait une logique. J’étais convaincu que tout cela était lié et tendait vers un même but. La nuit, au journal, tout en regardant, de temps en temps, défiler sur l’écran les dépêches d’agence, je notais les indices sur un papier et essayais toutes les combinaisons possibles. Il fallait que j’aille dans l’ordre voulu par Pif. Le tableau de Tàpies indiquait une direction. Le « a » voulait peut-être dire Alaric. Mais ça me ramenait en arrière. Quant à l’inscription « Da capo » retrouvée dans la capitelle, elle ne figurait pas sur le tableau, même sous forme de « cap » ou de tête.  A moins que le signe, justement, ne soit son absence mise en évidence par le dessin du corps décapité.

Et puis, il y avait la croix. J’écrivis sur une feuille : « Signal, signes, croix, signe de la croix ». Ce fut comme une décharge électrique lorsque jaillit dans mon crâne cette phrase que je connaissais trop bien : « Par ce signe tu le vaincras ».

Alors, tandis qu’une dépêche urgente annonçait la mort de Yasser Arafat, j’ouvris une fenêtre et criai dans la nuit froide, vers les lumières en pointillé du chemin où j’avais vu, un soir, apparaître l’ombre de Pif : « Tu ne me feras pas retourner là-bas ! »

 

Bernard Revel    

(A suivre)                 

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