Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Bernard Revel

Code Da capo

 

I. Le Roc de l'Aigle

 

D’abord, je ne l’avais pas reconnu. Je venais de quitter le journal. La nuit était éclairée par une grosse lune. Il faisait bon. Au lieu d’aller vers ma voiture, je décidai de faire quelques pas sur le chemin bordé d’oliviers. Le concert des grillons et le parfum des lavandes accompagnaient un vent léger. La queue blanche d’un lapin traça un trait lumineux qui disparut dans la vigne. Au bout de l’allée, je fis demi-tour et contemplai le bâtiment bleuté, paquebot accosté le long du quai des palmiers.

Quelques fenêtres brillaient d’un éclat de néon. La sonnerie des rotatives indiquait que le monstre n’était pas endormi. Les phares d’une camionnette de livreur firent grandir mon ombre qui alla se perdre dans la nuit et se transforma, là-bas, en une silhouette. 

Je fus surpris. L’ombre marchait vers moi. Je n’étais pas très rassuré. L’inconnu s’arrêta à ma hauteur et prononça mon nom. Sa figure était la version décharnée et vieille pomme d’un ami perdu de vue. C’est son gros nez qui me le fit reconnaître. On l’appelait Pif autrefois. Il m’attendait, me dit-il. Il avait quelque chose de très important à me dire. Il fallait qu’il me parle avant de partir. J’avais écrit récemment un texte sur la tramontane. C’est cela qui l’avait décidé. Il avait l’air d’un fou. Il dit : « Je sais où on peut voir le vent ». Je ne comprenais pas. « Le vent, il est partout, répondis-je. Qu’est-ce que tu me racontes ? » Je lui montrai les éoliennes proches dont les immenses bras se découpaient nettement dans la clarté lunaire. « Ici, on est aux premières loges », ajoutai-je. Mais il suivait son idée. « Le vent, tu le sens. Tu ne le vois jamais. Moi, je sais où on peut le voir. » Je restai silencieux. Il s’éloignait déjà. « On m’a révélé le secret. J’y vais. C’est dans les Corbières. Au Roc de l’Aigle. Son visage apparaît la nuit. C’est le seul endroit. »

Le lendemain matin, je doutais de la réalité de la scène. Les jours suivants, j’ai essayé en vain de joindre cet ami. Il avait disparu. 

Je n’ai parlé à personne de cette étrange rencontre. Un mois s’est écoulé depuis. Et ce soir, je suis là, à Moux, devant le tombeau sinistre d’Henry Bataille sur lequel se dresse un squelette de pierre qui me regarde. Je suis venu quelques fois, ici, dans le temps. Nous rejoignions le GR 77 qui passait par le point culminant de l’Alaric. Altitude : 600 mètres. C’était, alors, notre toit du monde.

Il commence à faire nuit. La lune est toute ronde. Les broussailles s’ouvrent au passage du sentier qui monte. Je ne sais pas pourquoi je suis venu. Je n’ai pas cru une seconde à cette histoire de vent. Pourtant, je suis là. Je marche en soufflant fort. Je longe une falaise verticale. Au bout d’une bonne heure, j’aperçois les ruines du château de Saint-Pierre. La plaine s’étend à perte de vue. Les lumières de Lézignan donnent des reflets roux aux rares nuages. Je suis déjà très fatigué. Mais ça monte encore. J’arrive enfin dans un joli bosquet de platanes. Je me souviens de ce coin. Une source doit couler quelque part. Il me semble l’entendre. La nuit, on ne reconnaît rien. Les buissons deviennent des sangliers et je sursaute en marchant sur un hérisson qui n’est rien d’autre qu’une motte d’herbe sombre.

Plus je monte et plus le paysage s’éclaircit. Le vent devient aussi de plus en plus fort. J’arrive au Signal. C’est le sommet. Les étoiles sont plus nombreuses. L’air est frais. En voyant la capitelle pointue, je me souviens soudain que j’avais participé à sa construction il y a bien longtemps avec des élèves d’un cours agricole. Pif était-il avec nous ? J’ai oublié. Le sentier descend en pente douce vers le Roc de l’Aigle. Qu’est-ce que je fais ici, à cette heure de la nuit ? Je ne suis pas là pour voir le vent, quand même. Je réalise à quel point la situation est ridicule. Je marche vers le Roc. Je me retrouve au sommet d’une falaise, devant un trou noir. Au fond, un village est faiblement éclairé. Ce doit être Camplong.

Des petits cailloux roulent sous mes pieds. Cela me fait penser que j’avais trouvé de beaux fossiles, par ici, à l’époque. J’allume ma torche et, accroupi, j’examine le sol. Le souffle du vent s’affaiblit. Il ressemble de plus en plus à une voix douce qui chante derrière moi et qui m’appelle. Je m’apprête à me retourner lorsque soudain je vois au loin un rocher sombre semblable à une grosse tête de profil. Et, terrorisé, je reconnais Pif. Tout se brouille. Je cours à perdre haleine. Surtout ne pas me retourner, ne pas finir comme Pif qui a vu le visage du vent. J’aperçois des ruines. C’est la chapelle Saint-Michel de Nahuze.

A l’abri du vent, blotti contre le mur écroulé, je vous écris. Mais suis-je vraiment à l’abri du vent ?

Bernard Revel

 

A suivre

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article