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Publié par Bernard Revel

 

Prix Jean Morer 2018 des Vendanges littéraires

C’est un poète hors normes qui s’exprimera le 7 octobre sous le platane des Vendanges littéraires de Rivesaltes. Et il suffit de le voir, l’écouter, le lire pour constater à quel point, dans la préface à « Mathématique générale de l’infini », ces mots d’André Velter sonnent juste : « Serge Pey ne ressemble à personne ». Cet enfant d’un réfugié de la guerre d’Espagne a fait de la poésie, non pas un chemin tracé dans la solitude, mais l’essence et le sens même d’une vie où le poème devient action, la voix une musique torrentielle, le geste une percutante ponctuation. 

Né à Toulouse en 1950, dans un milieu ouvrier libertaire perpétuant les idées d’une révolution perdue et le feu d’une éternelle résistance, il prend très tôt la poésie à bras-le-corps, pour continuer à sa manière, le combat qu’ont livré avant lui Villon, Rimbaud, Lorca, Machado et bien d’autres. En quelque quatre décennies, s’est édifiée une œuvre monumentale, faite d’innombrables recueils, de romans et nouvelles, essais, dessins, sculptures qui font de Serge Pey l’acteur majeur d’un univers sans frontières : celui des luttes contre l’injustice et pour la fraternité des opprimés, du Mexique à la Pologne, de l’Algérie à la Catalogne, avec, pour compagnons de route, parmi tant d’autres, Allen Ginsberg, Armand Gatti, Bernard Manciet. Éditeur aussi, fondateur de revues, chargé de cours de poésie à l’université de Toulouse, organisateur de mémorables performances, Serge Pey est un infatigable agitateur d’idées. « Avec lui, écrit André Velter, la poésie tape du pied, devient vertige, envoûtement, libération de syllabes meurtries et de nerfs en quête de défis et d’impatiences neuves ». Il vous emporte, vous enivre, vous entraîne sur les chemins non battus que dessinent ses pas.

C’est d’ailleurs sur un chemin que j’ai vraiment fait sa connaissance, celui qui va de l’allée Antoine Machado, près de l’université de Toulouse-Le Mirail, jusqu’au cimetière de Collioure où dort l’auteur du « Caminante ». Cette marche de la poésie qui eut lieu du 16 au 31 mai 2014, je l’ai faite dans ma tête en regardant l’excellent film de Francis Fourcou : « Serge Pey et la boite aux lettres du cimetière ». Avec lui et ses compagnons, j’ai suivi, ampoules aux pieds et drapeau transparent à la main, le Canal du Midi, contemplé le fantomatique camp de Bram, traversé les Corbières de Couffoulens à Peyrepertuse, harangué les baraques en ruines du camp de Rivesaltes, planté des roseaux sur la plage du Racou et déposé des centaines de lettres dans la boite qui apporte à Don Antonio le salut des vivants. Et à chaque étape, la voix de Serge Pey déchiffrant ses extraordinaires bâtons couverts de mots, faisait s’envoler toutes les fatigues du chemin.

 

Depuis, je ne cesse de le suivre sur un autre chemin, celui des mots qu’il a semés dans les milliers de pages fécondes de ses livres. Car si sa voix chamanique sait rendre captif un auditoire, une autre petite musique mentale se dévoile dans l’exercice solitaire de la lecture. Ainsi ai-je dévoré les deux volumes de récits publiés par les éditions Zulma : « Le Trésor de la guerre d’Espagne » et « La Boite aux lettres du cimetière ». Dans ces livres se mêlent, réalistes et fantasmés à la fois, l’enfance de l’auteur, la famille, les leçons de la pauvreté, la guerre, l’horreur, l’exil, le culte du secret, les rires et les larmes. Le premier, paru en 2011, ouvre mes yeux sur le message du

linge étendu, la langue des chiens, le bijou qui tue, le moyen de faire parler le cinéma quand on est pauvre, le jeu d’échec comme une philosophie de la vie, la Poutre de la paix, la recherche du trésor de la guerre d’Espagne sur la plage du Racou. Le deuxième, publié en 2014, raconte le pouvoir d’une porte, pourquoi le boudin et le Bon Dieu c’est la même chose, le miracle du crachat, la bibliothèque inversée, le cerf-volant vivant, les timbres collés à l’envers, les statues qui vont pisser, une leçon de poésie sous le sable de la plage d’Argelès, le secret du saumon et l’art de capturer un grillon. 

Serge Pey redonne vie, à travers ces histoires à rêver debout, à tout un monde dont il est issu, quand ses parents vivaient dans une ancienne porcherie où se côtoyaient la Cega éborgnée par une hirondelle, oncle Gibraltar et ses arbres au nom d’hommes, Santamaria chasseur de scorpions, Floridor et Chucho fous d’échecs, Antonio qui se suicidait au saucisson, Fidel Castro l’infirmier de l’hôpital Varsovie, Chien et ses leçons sous la lune, entre tant d’autres habitants hauts en couleurs d’un univers littéraire dont la puissance nous réconcilie avec la lecture en ces temps d’inspiration tiède.

 

Et pour explorer enfin les multiples facettes de Serge Pey, il reste le plaisir de cueillir, au hasard des pages, les nombreux poèmes réunis dans « Mathématique générale de l’infini ». Une véritable somme, ce recueil, composé comme une respiration tour à tour saccadée avec plusieurs séries de « bâtons » (textes courts) et profonde lorsque les poèmes prennent leur envol sur des dizaines de pages, le tout nous laissant entrevoir une mathématique propre à Serge Pey, affranchie de toute logique. Dans un univers où « le soleil n’est qu’un zéro de plus ou de moins », où le paysage « se répète et récite sa multiplication », où « les anges sont des angles ouverts dans les géométries des prières » et où l’infini est dans « l’ouverture entrebâillée » d’une porte, il n’y a rien à comprendre. Peut-être suffit-il tout simplement de suivre le pas de ce « compagnon illimité qui fait tituber une étoile »

Sommes-nous dans une nouvelle dimension ? Le poète abolit toute notion de temps. Il nous entraine dans le flot textuel de « Apocalypse de Marie-Madeleine » où naissent des visions d’enfer qui pourraient surgir d’un tableau de Jérôme Bosch puis, au long d’un poème généalogique (« La barque de Pierre »), en appelle à tous ceux - famille proche, ancêtres lointains - qui le constituent. Il se saisit d’un fait divers (une mère qui a noyé sa fillette dans la mer) pour en faire une allégorie du sens tragique de la vie (« L’ange du sable »).

Dans les 54 pages de « La sardane d’Argelès », les mots se percutent en faisant étinceler des images de la guerre d’Espagne et du camp des Républicains sur la plage, tandis que la description minutieuse de la danse catalane devenue macabre se répète comme une litanie.

Chaque poème de ce recueil est une interrogation. Chacun nous entraîne dans des gouffres de réflexion. Une réflexion qui n’est pas celle, prévisible, du miroir. « Le jour inverse le jour », écrit Serge Pey. « La mort est un miroir qui se regarde dans un autre miroir ».Voilà pourquoi, dit-il, « un poème se lit toujours à l’envers ». Et même, ajouterai-je, de travers.

Qu’importe, après tout. Le poète est libre. Laissons-le « boire le lait de la page blanche où le poème n’est pas encore écrit ». Dans « Poésie et vérité »qui restitue un dialogue avec Jacques Lacan, Serge Pey lève un coin de voile sur son art poétique : « La poésie n’est surtout pas / une imagination / Elle est la captation / par le langage / d’un réel qu’on ne voit pas… Les combinaisons de mots / sont de l’ordre de la chimie / Ils font exploser le monde… Trouer le réel / pour voir le mot qu’il nous cache… Pour mettre un mot à nu / il faut qu’il rencontre un autre mot qui le déshabille… Le poème qui se fait avec les mots qui se vendent / cesse d’être un poème. »

Il y aurait tant de choses à dire encore sur la poésie de Serge Pey. Elle se lit, elle s’écoute. C’est, dit-il, « une poésie de l’œil et une poésie de l’oreille ». Son meilleur archet, bien sûr, sont les cordes vocales du poète. D’où le plaisir d’entendre, le 7 octobre, cette voix forte et grave qui vibrera sous le platane de Rivesaltes. Un plaisir qu’on recevra aussi comme autant de coups de cœurs et de coups de poing, tant la poésie se nourrit chez Serge Pey d’une soif de justice et d’un vent de révolte. 

Bernard Revel

 

 

« Le Trésor de la guerre d’Espagne » (2011) et « La Boite aux lettres du cimetière » (2014), éditions Zulma.

«Mathématique générale de l’infini», NRF Poésie/Gallimard. 2018. Préface d’André Velter.

« Serge Pey et la boite aux lettres du cimetière », livre de marche du film de Francis Fourcou. Editions Champlib, Perpignan. 2018. 

« Flamenco. Les souliers de la Joselito », éditions Les Fondeurs de briques. 368 pages, avril 2017.

Serge Pey a obtenu en 2017 le Grand prix national de poésie et la même année, pour « Flamenco », le prix Guillaume Apollinaire.

 

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