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Publié par Christian Di Scipio

Dans « L’Autre Siècle »*, une uchronie savante sur le plan historique, mais aussi très distrayante dans ses chapitres romancés, une équipe d’auteurs imagine ce qu’aurait pu devenir le XXe siècle si les Allemands avaient gagné la Première Bataille de la Marne en septembre 1914.

(Editions Fayard, 300 pages, 22,50 euros)

L’uchronie reprend des couleurs dans l’Hexagone. Ce genre littéraire qui consiste à réécrire l’histoire à partir d’un point de bascule, très en vogue chez les anglo-saxons, souffre d’un certain désintérêt du public français. Et pourtant, c’est à un Languedocien que l’on doit la première uchronie, le philosophe Charles Renouvier, celui qui a donné son nom au lycée de Prades. C’est même lui qui a créé ce néologisme en référence à l’utopie de Thomas More. Exercice ludique pour la plupart des maîtres américains et britanniques du genre dont les œuvres ne sont pas dépourvues d’un réel souci critique à l’égard de nos sociétés contemporaines, elle est abordée dans ce livre collectif intitulé « L’autre siècle » sous un angle plutôt sérieux.  

Pour ce faire, Xavier Delacroix, homme de communication, a réuni un aréopage d’historiens et de romanciers, afin d’imaginer ce que serait devenu le XXe siècle si la Première Bataille de la Marne, en septembre 1914, avait été perdue par la France. Les spécialistes s’accordent pour dire que la victoire allemande semblait probable, mais un grain de sable appelé Von Molkte* (ci-contre) qui a décidé d’adapter à sa manière le fameux plan Schlieffen, a changé la donne. 

A partir de ce point de divergence, les historiens imaginent un siècle nouveau. 

Une hypothèse leur a semblé intéressante à creuser dès le départ : l’Allemagne triomphante en 1914, tant sur le front occidental que sur le front russe, commettrait-elle l’erreur d’accabler les vaincus comme le firent les vainqueurs de 1918 ? Il se trouve que dans cette uchronie, elle n’en fait rien. Elle sait se montrer relativement mesurée afin de ne pas humilier la France et ne pas nourrir un sentiment de revanche au sein de sa population. Ses dirigeants vont créer une grande Allemagne dominant l’Europe mais en s’appuyant sur le consentement des nations de se ranger derrière son leadership.  

La nouvelle géopolitique européenne et mondiale imaginée par des historiens de renom comme Stéphane Audoin-Rouzeau, Robert Frank, Pascal Ory ou Sophie Coeuré a de quoi surprendre. Et pourtant, elle est plausible. 

Et Hitler dans tout ça ? Le petit caporal qui a fait ses choux gras, dans la vraie histoire, du ressentiment allemand devant les conditions humiliantes et irréalisables imposées par Clemenceau lors du traité de Versailles, n’a plus de raison de distiller sa haine revancharde. 

Dans le chapitre qu’elle lui consacre, Cécile Ladjadi, se met dans la peau du médecin qui a soigné Hitler en 1918 pour une cécité hystérique. Dans sa fiction, l’auteur imagine que le même médecin juif soigne Hitler en 1914 pour la même affection grâce à l’hypnose recommandée par le bon docteur Freud. Celui que le médecin appellera désormais « mon patient aveugle » bien qu’il soit guéri, le recommande à son cousin (un Juif sans doute) directeur de l’école des Beaux-arts de Vienne. L’aquarelliste Adolf Hitler est admis, alors que dans l’histoire réelle, malgré plusieurs tentatives, il avait toujours été recalé, ce qui l’avait blessé profondément et nourri sa haine antisémite. 

Le brave Adolf, bon organisateur « ayant le sens du réseau » va devenir un autre Hitler. Certes il garde toujours à portée de main un verre de vanité colérique et une carafe de fiel raciste, mais ambitieux en diable, il sait se tenir. Amusant. Et pourtant pas impossible tant il est vrai que les grands criminels ne se révèlent souvent qu’à la faveur d’un environnement nourricier. 

Et Leni Rifenstahl, que devient-elle dans ce nouveau siècle, privée de ses mises en scène grandioses à la gloire du nazisme ? Quel rôle sera le sien dans cette nouvelle Allemagne si pacifiquement soucieuse du bonheur de son peuple et du bien-être de ses anciens ennemis ? Sa nouvelle vie est aussi étonnante que celle de Landru. 

On sait que le rôtisseur des veuves fortunées avait pu, dans la vraie histoire, commettre ses méfaits impunément en profitant de la désorganisation de la police à la fin de la guerre. Ici dans la fiction, c’est un autre homme, mais chassez le naturel et il revient au galop sous la plume réjouissante de Bruno Fuligny, un écrivain spécialiste des faits divers. 

L’apparition de personnages aussi divers que Churchill, de Gaulle, Lénine, Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht , Gandhi,  Apollinaire, Pétain, etc., dans un rôle historique nouveau contribue à rendre ce livre aussi distrayant qu’instructif. On retrouve ces deux qualités dans le chapitre écrit par Pierre Lemaître qui imagine une jacquerie en 1920. Il reprend certains aspects d’une réalité des années 30 où un groupe d’agriculteurs fascisants, les Chemises Vertes, s’était constitué aux côtés des Ligues fascistes que le Front Populaire finira par dissoudre en 1936. Intelligent et raconté de main de… Lemaître.  

 

Christian Di Scipio

 

* « L’Autre Siècle » uchronie dirigée par Xavier Delacroix avec les contributions pour chacun des chapitres de Stéphane Audoin-Rouzeau, Sophie Cœuré, Pierre-Louis Basse, Bruno Fuligny, Quentin Duluermoz, Robert Frank, Benoît Hopquin, Cécile Ladjali, Christian Ingrao, Pascal Ory et Pierre Lemaître.

 

 

** Helmuth von Moltke est souvent présenté comme un des responsables de la défaite allemande lors de la première bataille de la Marne en septembre 1914. 

Dans « L’Autre Siècle » l’armée allemande saura adopter une stratégie victorieuse. 

 

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