Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Chantal Lévêque

« Sérotonine » de Michel Houellebecq

 

(Editions Flammarion, 350 pages)

 

Difficile de trouver en France un écrivain commenté à ce point lors de la sortie de son dernier livre. Ce fut un déferlement médiatique hors du commun. Chacun y est allé de son analyse, de ses commentaires…

Certains le voient comme l’écrivain mondial de la France, le Balzac des temps modernes, le grand romancier de la main de fer du marché et du capitalisme à l’agonie, d’autres comme un grand romantique nihiliste, un cynique moraliste, un idéologue nauséabond, un pornographe provocateur, un réactionnaire non-conformiste et libertaire, un prophète dérangeant (« Tout ce qui arrive est écrit et tout ce qui est écrit arrive. »)un sociologue amateur, un bouffon à l’image du regretté Coluche, le médium littéraire de son temps, l’écrivain de la France périphérique, d’autres encore comme juste un auteur populaire, un sinistre misogyne (ou machiste, au choix, ou en même temps), homophobe et pédophile (si l’on s’en tient à ses personnages). Et je peux en rajouter, tant et plus…

Et s’il était un mélange de tout cela, Michel Houellebecq ? Ou pas grand-chose de cela, en définitive ?

Lire son 7ème roman, Sérotonine, reste la meilleure chose à faire pour se forger une opinion, loin de toutes ces jacasseries ! Pour savoir si vraiment, son 7ème roman est un chef-d’œuvre.

Dès les premières pages, c’est bleu comme l’enfer ! Dans le même décor que La possibilité d’une île, du côté d’Almeria. Celui qui parle se nomme Florent-Claude. Pas content du tout de son patronyme, Florent-Claude. Ça commence bien ! C’est un ingénieur parisien aisé de 46 ans, peu doué pour le bonheur, qui soudain réalise qu’il n’est plus capable de prendre sa vie en main (s’il le fut un jour !). En rupture avec le monde environnant, tant sur le plan sentimental, professionnel et idéologique, dans un qui-vive existentiel où plus grand chose n’a de sens pour lui, dans « l’amertume d’un destin irréalisé, même pas rêvé, à peine ébauché, selon les normes acceptables», pour reprendre les mots d’un grand écrivain portugais*, il prend la décision de disparaitre des radars. « C’est un petit comprimé blanc, ovale, sécable »qui lui permet de lutter contre une envie persistante d’en finir avec l’existence. Autant dire que si vous avez du vague à l’âme, ce sera comme rajouter une pelletée de terre dans la fosse que de vous plonger dans cette histoire. Il vous donne ici toutes les raisons pour vous conforter dans l’idée que tout fout le camp, le monde marche sur la tête, la société occidentale est en pleine décadence et que ça va mal finir, quoiqu’il arrive !

Mais alors ! Avec quelle lucidité, quel humour et quelles heureuses réflexions sur la fragilité de l’homme tout cela nous est dit. Jamais autant qu’au bord du précipice on atteint ainsi cette capacité à rencontrer sa part d’humanité.

Lucidité sur les travers de la société… Juste un exemple, qui sera peut-être remis en cause par les hygiénistes, mais qu’importe ! Et justement ! Sa triste quête d’un endroit où se loger qui serait compatible avec son addiction aux cigarettes. Qu’est donc devenue la liberté ? De partout on nous surveille (ces détecteurs de fumée qu’il démonte dans les chambres d’hôtel, comme des yeux qu’il chercherait à crever). Métaphore d’un monde-prison, devenu restrictif, répressif, intolérant, culpabilisant ? Tel un animal qui ne sait plus où se terrer, son itinéraire ne sera plus tributaire que de cette quête… D’où quelques rencontres plutôt sympathiques qui en disent long sur l’humanité de ces gens qui résistent aux normes et au dictat de ceux qui nous gouvernent (le Docteur Azote, voilà quelqu’un qui a tout compris du malheur des hommes).

Et l’humour, donc… bien plus présent dans cet ouvrage que dans tous ses précédents. Il a le sens de la formule, c’est du Woody Allen pur jus. L’air de rien ! De l’autodérision mâtiné d’un brin de cynisme, naturellement amené… Seul un dépressif, assumant totalement le regard lucide qu’il porte sur les évènements, est capable d’une telle drôlerie ironique… offrant ainsi une certaine légèreté aux évocations les plus graves. 

Pour tenter de la définir, peut-être serait-il judicieux de s’intéresser à Théodor Fontane, cité au détour d’une page. Un écrivain allemand du 19ème « reconnu comme le représentant principal du réalisme poétique allemand, qui décrit ses personnages avec une distance critique et bienveillante à la fois… D’une critique individuelle, il passe souvent à une critique sociale implicite. Son style d’écriture se caractérise par ailleurs par un humour ironique acéré qu’il qualifie lui-même de meilleur moyen d’accéder au réalisme ».

On ne peut mieux dire de ce qui nous attend dans la prose de celui que certains qualifient de meilleur écrivain réaliste contemporain. Une prose qui est un boulevard ! Rien n’accroche. Juste ce qu’il faut des mots de notre temps, avec un brin de préciosité (l’usage du passé simple et quelques phrases à rallonge dont il oublie les virgules - pour le rythme), et ça se marie à ravir. Si la lecture est aisée, c’est aussi parce tous les sujets qu’il traite (et ils sont pléthore) s’entrecroisent avec une telle aisance, une telle fluidité que jamais on ne s’ennuie. Dans cet opus, difficile de reprendre son souffle, particulièrement dans les derniers chapitres. Cerise sur le gâteau, il a même réussi à y inclure un suspense qui nous interdit de le quitter avant d’en tourner la dernière page. 

 Il y a de la bonté dans ce personnage. Elle ne saute pas aux yeux - bien souvent même, certains de ses propos ou attitudes détestables la masquent entièrement. C’est une des raisons d’ailleurs pour lesquelles j’ai toujours aimé cet écrivain, au-delà de tous ses excès, de ses immorales transgressions, de son spleen permanent. A chaque débordement de mots, on peut y voir autre chose que de la pure cruauté. Son homophobie par exemple, peut-être juste « un retour du refoulé ». Et saboter les actions qui sont censées sauver la planète : quand on est dans la plus totale désespérance, qu’est-ce qu’on en a à faire, de sauver la planète ? Ne pas oublier non plus qu’être sous camisole chimique peut amener à des passages à l’acte qui n’ont rien à envier aux délires de cet homme-là. Tout se tient… 

Pour en revenir à ces bons sentiments, depuis le temps que l’écrivain nous parle d’amour inconditionnel (celui de son chien, particulièrement) et d’amour tout court, sous quelque forme qu’il soit, comment encore douter que c’est là une question qui l’agite depuis fort longtemps ? Il y a bien sûr le charnel, celui qui rend fous les hommes, dont le manque peut mettre en péril leur raison de vivre… Éros a toujours été présent dans ses écrits. Et les femmes en prennent plein la figure (au propre et au figuré). Et ça me révolte, ça oui ! Mais tout cela va finir par dater, pas de souci ! Ce dont il est question ici, et il y vient progressivement, c’est de l’amour universel, l’agapé. D’où la fin de son histoire qui peut surprendre. Encore que… sur le chemin de la sagesse se trouve son personnage, tout du long. Ses nombreuses références à la philosophie, tous ses biens terrestres tenant dans une valise, à ne plus éprouver aucun désir : but ultime des bouddhistes. A ce propos, il dénonce à point nommé l’antagonisme philosophique entre Orient et Occident… et c’est très bien amené, comme d’habitude (cela ne cesse pas sur nombre de sujets). 

Cet homme, ici, qui ne peut tirer sur un piaf, dont le meuglement des vaches qui attendent la traite l’indispose, qui ne trouve pas les mots pour réconforter son ami quitté par femme et enfants et qui s’en désespère, ne ferait jamais de mal à une mouche. J’en ai l’intime conviction : c’est sous la plume d’un être bon, sensible, honnête et libre de toute entrave que nait ce personnage, en recherche d’amour et de tendresse (de visu, j’en serai fort aise de le vérifier, toutefois). « Son cœur est un seau qu’on a vidé »*. Il crève de solitude et ne peut se résoudre à la misanthropie définitive.

Détester le genre humain, il n’y arrive pas. Quant aux femmes, n’en parlons pas. De toutes façons, avec « ce petit comprimé blanc ovale… » qui le rend impuissant, comment les séduire ? Et c’est d’ailleurs là où il se trompe (à mon humble avis) :  le bonheur du phallus n’est pas un but en soi pour la femme. S’il fallait encore rajouter de l’eau à ce moulin, voilà ce qu’il dit de Kate, l’une des trois femmes qui ont tant comptées dans sa vie : elle était danoise, c’est sans doute la personne la plus intelligente qu’il ait jamais rencontrée, « mais c’est sans réelle importance, les qualités intellectuelles n’ont guère d’importance dans une relation amicale, encore moins évidemment dans une relation amoureuse, elles ont bien peu de poids par rapport à la bonté du cœur ». 

Si vous réussissez à passer outre certaines scènes choquantes de par leur violence, leur « trashitude », leur noirceur morbide, sur quelques termes vulgaires (parce qu’il franchit allègrement tous les tabous, d’où le fait qu’il soit tellement décrié par certains : soit on l’aime, soit on le déteste !) et si vous arrivez à lire entre les lignes, alors effectivement, il est fort à parier que vous reconnaitrez en Michel Houellebecq un véritable maître dans sa capacité à dire, décrire, décrypter très subtilement et fort justement le monde ambiant et son effarante complexité (si complexe pour le narrateur qu’il n’arrive plus à l’assumer, d’où « son comportement devenu incompréhensible, choquant et erratique »), et à le rendre compréhensible à tous ceux qui ont des œillères (de Bisounours !) ou à vous conforter dans vos idées. C’est selon ! Cela sans avoir l’air d’y toucher, en toute humilité, sincérité et générosité d’artiste qui n’a rien à prouver. Juste quelque chose à raconter…

Bien sûr, il y aurait encore mille choses à dire de cet envers du décor qui apparait dans les pages… La situation catastrophique des poules, des porcs et des vaches (et des abricots du Roussillon !), le broyage systématique des producteurs de lait en Normandie dû aux politiques technocratiques insensées de Bruxelles, les dégâts du libéralisme et l’abaissement irrémédiable des valeurs morales dans cette mondialisation galopante, l’effet anesthésiant des psychotropes, la désolation du milieu urbain, la disparition des liens humains et cette triste solitude qui en découle.

Mais ce qu’il me semble le plus prégnant dans le texte, ce sont les sentiments nostalgiques de Florent, probable double fictif de l’écrivain comme souvent. Ses plus beaux moments sont sans conteste ceux qu’il a vécus dans un état amoureux. Il ne cesse d’y revenir. Il en éprouve des regrets éternels. Jamais plus l’amour (et l’amitié) n’auront cet attrait qu’offre le temps de la jeunesse et c’est à la recherche du temps passé qu’il sillonne les routes. C’est d’ailleurs le socle du roman, il semble s’être construit à partir de l’inventaire précis de ses rencontres amoureuses. Et puisqu’il ne peut plus y accéder, à ces états extraordinaires, puisque qu’il va devoir affronter à présent la solitude, à quoi bon rester parmi les vivants ? Croit-il… c’est ce que nous aimerions lui répondre, à celui qui nous tutoie de temps à autre, nous autres lecteurs. Il envisage une sortie possible à cette souffrance, celle de la spiritualité. Pour mettre à distance le désenchantement, la cruauté, le mal… Pour « lutter contre l’endurcissement des cœurs ». 

C’est donc sur une note consolatrice que s’achève l’ouvrage, une fois n’est pas coutume… Le seul domaine possible en ce monde qui puisse offrir l’espoir d’un bonheur, c’est l’amour des autres, inconditionnel. Voilà le message du livre !

Omnia vincit amor !

Chantal Lévêque

 

* Extrait du « Bureau de tabac » de Fernando PESSOA.

 

Le portrait de Michel Houellebecq est l'oeuvre du peintre Martin Jarrie (site internet : https://martinjarrie.com/bio-biblio/).

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
L
Merci ! Vous avez achevé de me convaincre.... ! :)
Répondre
L
Dans l’espoir que vous ne serez pas déçue…
Ne pas oublier que, de la même façon que c’est le regardeur qui fait le tableau,
c’est le lecteur qui fait le livre…
Selon sa sensibilité.