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Publié par Bernard Revel

Si la Bible est le livre le plus lu au monde, Dieu qu’il est mal lu ! Ce n’est pas le moindre mérite de la trilogie de Jean Soler (*) de nous en faire prendre conscience. La foi aveugle ou, en tout cas, altère le jugement. Esprit ouvert et cultivé, Jean Soler, né à Arles-sur-Tech en 1933, revenu en Roussillon après une brillante carrière diplomatique - il fut notamment conseiller culturel en Israël - a lu la Bible au pied de la lettre, s’appuyant sur le texte hébraïque original et les études historiques et archéologiques actuelles. L’entreprise était hardie, ainsi qu’il l’exprime en ces termes : « Diable ! Voilà qui est intimidant ». Mais il ajoute aussitôt, en exégète que la difficulté stimule : « Essayons néanmoins d’introduire quelques lueurs dans ces ténèbres. » 

L’essai a nécessité des années de travail, mais le résultat est lumineux. La publication aux éditions de Fallois, entre 2002 et 2004, des « Origines du Dieu unique » en trois volumes a bouleversé notre connaissance de la Bible.

Le philosophe Edgar Morin a salué « un livre important et salubre, éclairant et nécessaire » et Claude Simon « un véritable monument, non d’érudition mais de culture, dans le sens le plus élevé. » Paul Veyne, historien, professeur honoraire au Collège de France, a tenu lui aussi à dire son « plaisir de lire un livre où la Bible est traitée sans aucune concession à la légende. » 

L’apport dérangeant de Jean Soler bouscule les idées reçues. A l’enthousiasme de nombreux universitaires à travers le monde a répondu le silence d’une presse conformiste qui a laissé passer l’occasion de donner un large écho à un chercheur dont la méthode s’apparente par certains aspects au travail d’investigation du journalisme le plus noble. Comme le souligne dans la préface Jean Perrot, directeur de recherche honoraire au CNRS, « Jean Soler s’interroge sur le où, le quand et le comment de la naissance du monothéisme » tout en veillant « à donner aux mots leur sens précis ».

Il n’est pas possible de résumer en quelques lignes le contenu d’une telle somme. Dès les premières pages de « L’invention du monothéisme », le lecteur est emporté par le souffle de révélations qui n’ont rien de divin. Lorsque Jean Soler écrit que « Moïse ne croyait pas en Dieu », il ne fait pas de la provocation. La longue démonstration qui suit est limpide. Le dieu de Moïse, Iahvé, n’était qu’un dieu parmi d’autres, un dieu national ayant choisi entre tous les peuples, les Hébreux. L’argumentation fouillée de l’auteur nous conduit peu à peu à comprendre que la doctrine monothéiste est née bien plus tard, à l’époque de Platon et d’Aristote, alors que les Juifs, défaites après défaites, et sous l’emprise de la Perse, aspiraient à consolider leur identité. C’est à ce moment que les livres sacrés, jusque-là peuplés de nombreux dieux, ont été remaniés, à l’image de la Genèse qui, par suite de retouches monothéistes, pouvait enfin annoncer : « Au commencement Elohim créa les cieux et la terre. »

Dans « La loi de Moïse », son deuxième volume, Jean Soler s’attaque aux Dix Commandements et, là encore, remet en question le caractère universel qu’ils revêtent aujourd’hui. Ainsi rend-il au « Tu ne tueras pas » qui est un des piliers de la religion, sa signification originelle. L’interdiction concerne les seuls Israélites et nullement les autres peuples qui, à l’exemple des Cananéens, sont massacrés sur les ordres de Iahvé lui-même. De même, le précepte fondamental « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », loin de prêcher l’amour universel, ne considère comme « prochain » que les seuls Hébreux. Il faudrait encore s’arrêter sur la notion du bien et du mal revue et corrigée par Jean Soler et surtout sur sa passionnante analyse du Cantique des Cantiques, « texte déviant » qui tout à coup fait entendre une voix de femme et parle d’amour et de vin. 

Dans le troisième volume, « Sacrifices et interdits alimentaires dans la Bible », Jean Soler revient à des rites plus terre à terre qui montrent à quel point les textes sacrés ont régi la vie quotidienne des Hébreux. Là encore, les révélations sont nombreuses et notamment celle-ci : « La mort, pour les hommes de la Bible, est sans au-delà. » Étonnant, non ? C’est seulement mille ans après Moïse qu’on parlera d’une vie après la mort. On n’en finirait pas de citer les idées reçues que démonte tranquillement Jean Soler dans tous les aspects d’un « livre aussi célèbre que mal lu : la Bible. » Son éclairage vaut aussi pour les temps que nous vivons et n’en est que plus salutaire.

Bernard Revel

 

(*) « Aux origines du Dieu unique ».

Tome 1 : « L’invention du monothéisme ».

Tome 2 : « La Loi de Moïse ».

Tome 3 : « Sacrifices et interdits dans la Bible ». (Éditions de Fallois et collection de poche Pluriel chez Hachette Littératures).

Jean Soler a publié depuis, toujours chez de Fallois, « La violence monothéiste » (2008), « Qui est Dieu » (2012), « Le sourire d’Homère » (2014), « Dieu et moi » (2016). 


 

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