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Publié par Bernard Revel

« Corona et Coronilla, poèmes à Jean Voilier » de Paul Valéry

 

Editions de Fallois, 2008, 220 pages. Avec une remarquable postface de Bernard de Fallois retraçant « l’histoire de Corona ».  

 

Il avait 67 ans. Elle en avait 35. Ils se sont aimés pendant sept ans. Les poèmes d’amour qu’elle lui inspira révèlent une facette insoupçonnée de Paul Valéry. 

L’un des plus grands esprits du siècle précédent, avait un cœur. Un cœur de poète. Pourtant, il avait tout fait, dès son plus jeune âge, pour faire taire l’auteur de vers qu’il jugeait médiocres. Seule l’intéressait « la vie de l’esprit », celle qui s’exprimait dans ses cahiers quotidiens et ses nombreux essais. Sur l’insistance d’André Gide qui venait de créer la Nouvelle Revue française, Valéry consentit à publier quelques poèmes après la première guerre mondiale. « La Jeune Parque », « Le Cimetière marin », « Charmes » l’imposèrent comme un auteur maîtrisant parfaitement la forme, mais plus philosophe que poète. Désormais célèbre, comblé d’honneurs, académicien, professeur au Collège de France, Paul Valéry sembla renoncer définitivement à la poésie dès 1922.

Aujourd’hui, grâce à « Corona et Coronilla » (Couronne et Petite Couronne) on sait qu’il n’en fut rien. L’homme qui se méfiait du mot « inspiration » rencontra, à l’âge de 67 ans, la muse de sa vie. Elle s’appelait Jeanne Loviton, écrivait des livres sous le nom de Jean Voilier et avait 35 ans. Ce grand amour dura sept ans remplis d’un millier de lettres et de cent cinquante poèmes dédiés à celle qui « était belle avec un cœur plein de contrastes ».

Publié soixante-trois ans après la mort de l’écrivain, « Corona et Coronilla » révèle un Valéry qu’on ne soupçonnait pas : celui qui ouvre son cœur et atteint dans l’expression des sentiments la perfection. Plus rien ne compte pour lui que ce « Toi de toutes parts » sans lequel « l’œuvre même est un songe importun ». Au fil des poèmes, toutes les facettes de l’amour sont explorées, de la communion des âmes aux plaisirs de la chair : « Et la chair verse une plainte unanime Qui plane et meurt pour la suprême fois ». Mais l’amour du vieil homme se heurte à un ennemi implacable : le temps qui, s’efforce-t-il de croire, succombe sous « le baiser vainqueur ». La poésie ne suffit pas pour retenir Jeanne. « Belle tête châtaine Que je trouve lointaine », s’inquiète le poète. La condamnation tombe aux premiers jours d’avril 1945. Jeanne le quitte. Le 22 avril, Paul Valéry relit les poèmes, cette « couronne » qu’il a tressée pour elle. « Mes pauvres vers, il faut périr », note-t-il. Il meurt trois mois plus tard.

La lecture de ce recueil met du velours et de la soie sur le marbre d’une œuvre impressionnante, et, en cela, elle est révélation. Ainsi donc, Paul Valéry a aimé, joui, pleuré, souffert et il l’a écrit. C’est un plaisir rare de découvrir, après tant d’années, marquée de son incomparable génie, la part humaine d’un grand classique de la littérature.

                                                                                                      Bernard Revel

 

Pour en savoir plus : Dominique Bona raconte « le grand amour de Paul Valéry » dans son livre « Je suis fou de toi » (Grasset et Livre de Poche).

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